La déferlante de l'Europe agricole contre l'accord Mercosur : "On produit de la qualité et on va importer de la m…"
L'accord UE-Mercosur doit en principe être signé ce samedi. La France et l'Italie n'en veulent pas.

- Publié le 18-12-2025 à 16h41
Il est un peu plus de 12 h 30 lorsque quatre tracteurs roulant de front, portant les couleurs de la Fédération wallonne de l'Agriculture, entament la montée qui s'étire de la Place Rogier vers le Botanique, dans le centre de Bruxelles. Un soleil assez généreux pour la saison a chassé la grisaille de la veille. "Doucement, doucement", lance un membre du service d'ordre aux premiers rangs de la manifestation, composés de membres de représentations syndicales venues de l'Europe entière.
Le premier gros bloc à quitter le lieu du rassemblement, proche de la gare du Nord, est celui de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), auquel se sont joints de jeunes agriculteurs. "Nous sommes fiers de vous nourrir", arbore l'un des panneaux. Les Espagnols et les Italiens sont également venus en nombre, de même que des Allemands originaires de la Bavière.
Les drapeaux des différentes organisations syndicales flottent dans le vent. Des bannières du syndicat agricole Solidarnosc, de couleur verte, côtoient les drapeaux polonais. Ce sont aussi des délégations venues de Slovaquie, de République tchèque, d'Estonie ou encore de Roumanie.
"Si on a des marchés qui sont déstabilisés, il faut pouvoir bloquer les choses."
Tous ces manifestants venaient clamer leur colère contre l'Europe, ou plutôt contre la Politique agricole commune (PAC) revue et corrigée et l'accord commercial du Mercosur, que la Commission espère pouvoir signer ce week-end à Foz do Iguaçu, au Brésil.
À moins que sa copie ne se fasse remballer d'ici là lors du Conseil européen de ces jeudi et vendredi à Bruxelles. " Sur le Mercosur, nous considérons que le compte n'y est pas et que cet accord ne peut pas être signé. Nous demandons une clause de sauvegarde, c'est un frein d'urgence. Si on a des marchés qui sont déstabilisés, il faut pouvoir bloquer les choses", a ainsi déclaré le président français Emmanuel Macron, poussé dans le dos par une France agricole extrêmement mobilisée, à son arrivée au sommet européen. L'Italie est aux côtés de la France.
À la tribune, de nombreux représentants syndicaux s'étaient succédé lors du tour de chauffe de la manifestation ayant donc réuni plusieurs milliers d'agriculteurs. "Nous savons travailler dur. Nous savons nous battre avec acharnement", clame l'un d'entre eux. "Nous sommes pour une Europe forte et pour une agriculture forte", souligne un de ses collègues. "Nous n'acceptons plus cet irrespect envers les agriculteurs. Alors amis agriculteurs, amis agricultrices, battons-nous pour notre avenir", fustige un troisième.
Que dénoncent les agriculteurs pour cet accord conclu avec le Brésil, l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay ? Il prévoit la suppression de la majorité des droits de douane entre le Mercosur et l'Union européenne.
Droit dans le mur
Les éleveurs bovins craignent de ne pas être concurrentiels en raison de normes environnementales et de sécurité alimentaire moins contraignantes pour leurs concurrents sud-américains.
"Avec cet accord, nous allons importer de la viande nourrie aux hormones alors que nous n'en avons pas droit. Nous, on produit de la qualité et on va importer de la merde", s'insurge Sylvain, agriculteur français de la côte d'Opale.
"On produit de la qualité et on va importer de la merde"
Les importations en provenance de la zone Mercosur risquent également d'avoir un effet à la baisse sur les prix de vente de la production européenne. "On a déjà du mal à s'en sortir. En plus du Mercosur, il y a les nouvelles taxes sur les engrais, il y a plein de trucs qui viennent s'ajouter. On n'en peut plus, on en a marre".
Le Parlement européen a été sensible au cri de détresse lancé par le monde agricole. Les députés ont ainsi approuvé mardi une clause de sauvegarde afin d'empêcher les importations en provenance des pays du Mercosur de nuire au secteur agricole européen.
La Commission devrait par exemple ouvrir une enquête sur la nécessité de prendre des mesures de protection lorsque les importations de produits agricoles sensibles augmentent en moyenne de 5 % sur une période de trois ans (contre 10 % par an dans la proposition de la Commission).
"C'est un pas dans la bonne direction mais c'est insuffisant tant qu'on n'a pas les garanties. Cela demande du temps de mettre des protocoles sanitaires ou des filières de contrôle en œuvre", remarque Daniel Coulonval, président de la FWA.
Et la sécurité alimentaire ?
"En fait, nous ne sommes pas contre les accords commerciaux. Nous sommes contre des accords commerciaux déséquilibrés qui n'apportent pas la sécurité à la fois pour nos concitoyens et pour les agriculteurs en termes de gouvernance et de sécurité alimentaire", précise-t-il. "Et puis il y a l'effet cumulatif aussi des accords commerciaux avec le Canada, avec les États-Unis, avec l'Inde, avec la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Ce cumul donne un avenir très sombre pour les productions européennes qui ont des hauts standards économiques".
"Ce cumul donne un avenir très sombre pour les productions européennes qui ont des hauts standards économiques."
Le Mercosur est surtout le miroir divergent des États européens. L'Allemagne le soutient, car cela devrait profiter aux constructeurs de voitures. La Slovaquie a la même approche. "Nous sommes contre cet accord en tant qu'agriculteurs alors que notre gouvernement y est favorable car nous avons une forte concentration d'usine de constructions de véhicules", explique Andrej, un bonnet aux couleurs de la Slovaquie sur la tête.
Quelques retardataires ont un paquet de "belgian fries" à la main. Les derniers verres de jus de pomme d'Alsace et de vin chaud du Bas-Rhin restent à disposition dans les stands français.
L'ambiance bon enfant du début s'est toutefois transformée en bataille rangée en fin de cortège entre quelques manifestants et les forces de l'ordre, là même, Place du Luxembourg, où avaient eu lieu les échauffourées de janvier 2024.
