"Trois mois chez Revolut, c'est 18 mois dans une banque traditionnelle"
Beatrice Dumurgier est devenue CEO de Revolut pour l'Europe de l'Ouest en 2025. Elle explique en quoi la fintech se différencie des banques traditionnelles.

- Publié le 09-02-2026 à 08h19

Le succès de Revolut est incontestable. Cette néo-banque qui s'est démarquée à ses débuts par des frais de change défiant toute concurrence, affiche après dix ans d'existence à peine, 70 millions de clients, dont environ 1 million en Belgique. Elle est rentable depuis quatre ans.
Disposant d'une licence bancaire en Lituanie, elle est en train de franchir une étape majeure avec la mise en place d'une deuxième banque pour l'Europe de l'Ouest dont le siège est basé à Paris (France).
Pour diriger cette deuxième banque, la fintech est allée chercher une grosse pointure française. Polytechnicienne de formation et titulaire d'un master of sciences au MIT, Beatrice Dumurgier (52 ans) a commencé sa carrière à Bercy (ministère français des Finances). Après avoir été à la direction du Trésor, elle a ensuite rejoint BNP Paribas où elle est restée une quinzaine d'années principalement dans les métiers de banque de détail.
Elle est entrée dans le monde de la tech en 2019, d'abord chez Blablacar et puis chez Believe qui est un acteur du monde de la musique concurrent notamment de Warner et Universal. Pendant ses années tech, elle a gardé un pied dans le monde de la finance avec des postes d'administrateur notamment à la banque française Société générale. Elle a démissionné de ce mandat quand elle a rejoint Revolut en 2025 "car il y avait un conflit d'intérêts". En revanche, elle est toujours administrateur indépendant chez Peugeot Invest, la holding familiale de la famille Peugeot.
Mère de deux filles, de 18 et 8 ans, dont l'aînée a entamé des études de médecine, elle est aussi une grande sportive. En plus de la natation, elle fait de l'équitation, ayant participé à des CSO (Concours de sauts d'obstacles) de haut niveau dans le passé.
Comme elle l'explique dans l'interview, dans la vie professionnelle comme à cheval, il ne faut pas avoir peur de tomber…
Vous avez travaillé 20 ans dans le monde traditionnel de la finance, notamment chez BNP Paribas. Pourquoi avez-vous accepté de prendre la tête de la nouvelle banque de Revolut pour l'Europe de l'Ouest ?
Revolut est une success-story assez exceptionnelle dans sa capacité à avoir réinventé le métier de banquier. Je trouve fascinant de mettre mes compétences acquises dans le passé au service d'une entreprise avec une culture tech très forte et donc une vélocité très forte. Revolut a une capacité à appréhender les problèmes comme si personne ne les avait résolus jusqu'à présent. Elle va le faire pour que ce soit plus fluide, que ce qui n'était pas possible le devienne, qu'un service qui était cher devienne bon marché. Il y a une culture que je trouve extrêmement saine de remise en cause de l'existant avec la conviction très profonde qu'il n'y a pas de raison que quelque chose qui ne fonctionne pas bien continue éternellement à ne pas bien marcher. Et en pratique, on arrive à faire mieux.
Mais comme le métier de banquier est très régulé, il y a aussi un besoin de collaborateurs qui connaissent le métier traditionnel de la banque. C'est cette connaissance-là que j'apporte.
"Revolut a maintenant dépassé 50 millions de clients en Europe, ce qui est significatif. Il y a 70 millions de clients au total"
Quelle est la différence principale que vous voyez entre une banque traditionnelle et Revolut ?
C'est le temps. Trois mois chez Revolut, c'est dix-huit mois dans une banque traditionnelle. Cela fait toute la différence car dans le monde actuel, vous avez besoin de décisions rapides, ce qui ne veut pas dire qu'elles sont mal prises. Dans un monde incertain, on a besoin de décider et d'implémenter vite, d'être très à l'écoute du monde qui nous entoure pour pouvoir éventuellement changer vite. Il faut cette agilité qui est un composant essentiel du biorythme de l'entreprise. C'est quand même magique d'être dans une société qui avance aussi vite.
Ce n'est pas trop stressant cette vitesse ?
Non parce qu'on a les ressources nécessaires. Le stress, c'est la différence de perception entre une ambition et un manque de ressources. Oui, l'ambition est forte mais vous travaillez avec des gens de haut niveau. Il y a une émulation intellectuelle.
J'aime faire la comparaison avec l'équitation que je pratiquais dans le temps régulièrement. Ce qui est magique dans le saut d'obstacles et que je retrouve dans ma vie professionnelle, c'est qu'il ne faut pas avoir peur de tomber. Car si vous avez peur, le cheval le sent, et vous tombez. C'est pareil dans la vie professionnelle, il faut donner le meilleur que vous avez. De temps en temps, on rate. Mais vous avez appris. C'est quelque chose de très profond chez moi.
En quoi cette deuxième banque de Revolut apporte un plus ?
Le but est d'apporter un ancrage local plus fort. Revolut a maintenant dépassé 50 millions de clients en Europe, ce qui est significatif. Il y a 70 millions de clients au total. L'offre des débuts, à savoir des cartes de paiement et de transactions de changes à des conditions très attractives, s'est avérée un grand succès. L'offre s'est petit à petit développée sur l'ensemble des dimensions bancaires. Une de mes missions est de localiser davantage l'offre dans chacun des pays puisqu'on commence à atteindre une taille très significative dans chacun des gros marchés de l'Europe de l'Ouest.
Revolut se positionne notamment sur le crédit hypothécaire. La fintech est-elle en train de s'aligner sur l'offre des banques traditionnelles ?
Effectivement, il y a les crédits hypothécaires. On a aussi lancé une ligne de métier business il y a 18 mois qui fait déjà un milliard de dollars de revenus. Demain, on fera pareil pour les clients plus fortunés avec une offre de banque privée. Aujourd'hui, on n'offre pas de conseil en investissement. En revanche, on le fera peut-être demain. Pour répondre à votre question, rien n'arrête Revolut.
Je pense que demain, il y aura encore des clients qui auront envie de parler à un banquier d'une banque traditionnelle. Mais ils auront aussi à côté leur app Revolut.
En quelque sorte, vous allez marcher sur les plates-bandes des banques traditionnelles mais différemment…
C'est très clair que notre approche ne sera pas traditionnelle.
Par mon passage à Bercy (ministère français des Finances, NdlR) et chez BNP Paribas pendant 20 ans, mon ADN se trouve dans la banque traditionnelle. Et je pense qu'il y a de la place pour tout le monde. Je pense que demain, il y aura encore des clients qui auront envie de parler à un banquier d'une banque traditionnelle. Mais ils auront aussi à côté leur app Revolut. Je suis convaincue qu'il y a vraiment la place pour les deux modèles.
Et comment faire du crédit hypothécaire de manière non traditionnelle ? Sans rencontrer son banquier ?
Vous ne rencontrerez pas votre banquier parce que vous n'en aurez pas besoin. Si vous voulez rencontrer votre banquier, vous irez dans une banque traditionnelle.
Revolut aura déjà une partie des données nécessaires pour faire une proposition de prêt. Et celles qu'elle n'aura pas, elle pourrait demander au client l'autorisation de les demander à des tiers. Ce sera extrêmement fluide car il n'y aura pas 50 pièces justificatives à fournir. La réponse sera instantanée alors qu'actuellement c'est quand même le parcours du combattant pour contracter un emprunt hypothécaire.
Pour nous, cela ne le sera pas. En revanche, cela va être un produit qui proposera comme tous les autres produits Revolut une expérience très fluide et très différenciante. On va toujours vouloir résoudre un problème que le client a en prenant le sujet différemment. On sera content de le surprendre. Normalement, une fois qu'il aura souscrit son prêt, il dira 'wouaw'. Le 'woauw' c'est une de nos valeurs !
Quels sont les marchés où Revolut connaît la plus forte croissance ?
La France est le premier marché en Europe et le deuxième au monde. C'est aussi le marché qui croit le plus. Ce qui a aussi justifié que le siège social de la deuxième banque en Europe, soit établi à Paris. On vient de passer la barre des 7 millions de clients en France.
L'Irlande est le marché où on affiche le taux de pénétration le plus important avec un taux de 75 % de la population adulte. En Irlande, Revolut est devenu un verbe. "To revolut" signifie virer de l'argent. Au niveau mondial, on a dépassé 70 millions de clients et le premier marché, c'est l'Angleterre qui n'a "que" 12 millions de clients si je puis m'exprimer de la sorte.
Comment expliquez-vous cette très forte croissance ?
Quand on y réfléchit, c'est un modèle assez unique. Il n'y a pas beaucoup d'entreprises dans le monde qui ont réussi à atteindre cette taille-là en juste dix ans. Il y a une seule plateforme globale qui propose des produits à l'ensemble des monnaies électroniques.
Vous allez aussi lancer des crédits immobiliers en Belgique ? Déjà en 2026 ?
Comme dans l'ensemble des pays où nous opérons, nous envisageons à terme de proposer des crédits immobiliers en Belgique où nous comptons actuellement environ un million de clients.
Comment arrivez-vous à financer cette croissance ?
Comme on n'a pas besoin, contrairement aux banques traditionnelles, de financer des plans de transformation qui passent aussi par des fermetures d'agences, tous ces profits peuvent être réinvestis dans notre croissance, dans l'amélioration de l'expérience clients, dans des innovations additionnelles.
Quelle est votre dernière innovation ?
Au niveau des produits, c'est le crédit immobilier, qui concerne uniquement la Lituanie pour le moment. Sinon, ce sont des petites choses, une fonctionnalité en plus dans l'application par exemple. Notre priorité est de faire en sorte que l'utilisation de l'application soit extrêmement fluide et facile. De fait, cette application est en Europe la première app téléchargée. Ce n'est pas n'importe quoi.
Au niveau mondial, on commence à être tout à fait similaire en termes de téléchargements à des applications comme Uber ou WhatsApp.
On bénéficie aussi d'une attractivité de marque absolument inégalée. En général, une entreprise se compare au sein de la même industrie mais maintenant on se compare à d'autres industries. Au niveau mondial, on commence à être tout à fait similaire en termes de téléchargements à des applications comme Uber ou WhatsApp. La marque Revolut commence à avoir, mondialement parlant, une force et une attractivité qui d'ailleurs jouent très favorablement pour notre modèle.
Qu'entendez-vous par là ?
Pour que des banques digitales réussissent, elles doivent gagner la préférence de leurs clients avec un produit particulièrement différenciant mais aussi avoir un modèle de coûts très bas et des coûts d'acquisitions des clients très bas. C'est ça qui nous permet de proposer des produits à des prix très attractifs. C'est ça qu'attendent nos clients, des coûts bas mais aussi beaucoup de transparence. Le succès de Revolut à ses débuts était fondé sur des paiements internationaux au prix coûtant. Elles sont rares les banques qui offrent ça. C'est une proposition de valeur qui est absolument unique pour ceux qui voyagent. Notre application peut intégrer différents portefeuilles avec différentes monnaies.
La campagne marketing où Revolut verse un certain montant à des clients qui en apportent d'autres a été critiquée, car certains clients qui en amenaient d'autres n'ont jamais obtenu l'argent promis. L'image de Revolut n'a-t-elle pas été abîmée par cette campagne ?
Je n'ai eu aucun écho indiquant un problème structurel à ce sujet, mais nous prenons les cas individuels au sérieux et nous les examinerons volontiers. Dès que les conditions transparentes sont remplies, la prime est versée automatiquement.
