Frédéric Rouvez, CEO et co-fondateur d'Exki : "Qu'on fasse comme en 2008 quand on a sauvé le secteur bancaire"
Frédéric Rouvez, CEO et co-fondateur d'Exki est l'invité éco.
- Publié le 23-01-2021 à 09h57
- Mis à jour le 25-01-2021 à 10h07

C'était il y a tout juste 20 ans. Le 9 janvier 2001 s'ouvrait le premier restaurant Exki, Porte de Namur à Bruxelles. À deux pas des actuels bureaux de la société, place du Champ de Mars. Deux décennies – avec, notamment, l'aventure qui a tourné court à Manhattan en 2016 – et deux confinements plus tard, Frédéric Rouvez est toujours à la barre de l'enseigne de restauration rapide "axée sur les produits frais, naturels, sains et de plus en plus bio". "Curieux anniversaire mais bel anniversaire quand même !", souligne, carotte (du logo) à la boutonnière, le désormais seul CEO d'Exki. En septembre dernier en effet, son alter ego, Nicolas Steisel, cofondateur et co-CEO jusqu'en décembre 2019, quittait le navire pour se consacrer à de nouveaux projets. Il revendait ses parts aux autres actionnaires qui réinjectaient en même temps 3 millions d'euros, de quoi permettre à la chaîne de faire face à la crise actuelle. Crise au cours de laquelle "notre secteur, comme quelques autres, a été mis sous cloche sans nous donner d'oxygène", s'insurge Frédéric Rouvez.
Ce qui a poussé cet entrepreneur convaincu et son équipe à phosphorer pour "se réinventer" et trouver des solutions pour "multiplier les points de contact sans nécessairement multiplier les points de vente physiques". "Nous n'avons jamais autant travaillé", avoue-t-il dans un sourire. Positif, amoureux de son secteur, "un super secteur, celui de la convivialité", Frédéric Rouvez invite l'État à prendre ses responsabilités. "Parce qu'il y a eu rupture du contrat social", dit-il.
Comment la crise a-t-elle affecté votre entreprise ?
On a dû augmenter le capital de 3 millions d'euros l'an dernier, non pas pour créer, mais pour survivre et c'est très frustrant. Alors qu'avant la crise, on avait pour point fort de pouvoir rembourser notre endettement avec notre cash-flow annuel, ici, on a doublé notre endettement pour faire face à la crise, et tout de même aussi pour investir dans la digitalisation.
Des invests publics pourraient-ils vous aider ?
Probablement. C'est interpellant qu'on nous donne aujourd'hui comme seule possibilité ou presque de nous endetter. On a renfloué le capital, on a obtenu un prêt garanti par l'État mais c'est assez dingue que quelques secteurs comme le nôtre ont été mis sous cloche. On nous a confisqué notre outil de travail, sans nous donner d'oxygène. On nous a juste dit : "endettez-vous". Bientôt, on nous préviendra par tweet que les fermetures de nos secteurs sont prolongées. Quand on joue la carte des "11 millions", il faut bien sûr donner la priorité à la santé, fondamentale et précieuse, mais on ne peut pas laisser de côté tout un pan de l'économie. Ce pan, de l'horeca à l'événementiel en passant par le spectacle, concerne beaucoup plus de monde qu'on ne le croit. Nous vivons dans un moment de repli sur soi, et même de rupture du contrat social.
Au détriment de la minorité dont vous faites partie ?
Exactement mais vous savez, avant la crise, beaucoup d'entre nous géraient très bien leurs affaires.
Vous n'avez donc pas dû apprécier les propos de Marc Raisière, patron de Belfius ?
Je ne vais pas remettre en cause le principe économique qu'il met en avant de destruction créatrice, mais ce qui m'a particulièrement fait plaisir dans le cas présent, c'est la réaction politique suite à cette sortie de Marc Raisière un peu précipitée – je pense que ses propos ont dépassé l'intention. Il a réveillé le monde politique qui s'était endormi à l'ombre des experts.
Le monde politique a-t-il donc mal géré cette crise ?
Il a fait comme il a pu, et c'est encore le cas aujourd'hui, mais je regrette qu'il ne fasse pas plus appel aux "11 millions". Des tas de gens, mobilisables, dont beaucoup ne font rien mais sont payés par l'État, seraient je crois ravi de se mobiliser dans cette lutte contre la Covid. Un peu comme le Général Gallieni, durant la Première Guerre mondiale, avait mobilisé les taxis pour la bataille de la Marne. La bataille a été perdue, mais quelle mobilisation, de la part de la population parisienne et française, cela a suscité ! Cet esprit de corps face à la maladie fait défaut aujourd'hui alors qu'il y a plein de bonnes volontés.
Quelques mesures pour renforcer les fonds propres des entreprises des secteurs touchés ont été prises mais le gros des paquets des mesures de soutien semble tarder… Que faudrait-il faire ?
Ce qui nous aiderait vraiment, c'est que l'État belge, comme cela s'est fait aux Pays-Bas ou en Suède, couvre une partie de nos frais fixes, en cash : 70 %, ce serait bien. Pourquoi ? Parce que la Belgique n'a pas assorti ses mesures de fermeture de mesures de solidarité entre secteurs. Je pense à un exemple : les bailleurs. Certains ont fait des efforts – on a bénéficié de gratuités durant le premier confinement – mais ici, on ne les entend plus beaucoup. Je crois qu'une mesure générale de solidarité les concernant est urgente, sans quoi, dès le mois prochain, on va devoir dénoncer certains contrats de crédit pour pouvoir discuter d'un rééchelonnement de dettes. Ce n'est pas de gaieté de cœur car cela va créer de manière générale des tensions terribles – c'est cela que j'appelle la rupture du contrat social – mais on va devoir contraindre d'autres acteurs sociaux de prendre en charge une partie de cette crise que nous subissons. On est un peu comme le soldat qu'on a envoyé au front, qui a pris une balle, et qu'on laisse sur le chemin.
Un projet de déduction fiscale des baux commerciaux est en discussion au niveau gouvernemental…
La France l'a déjà fait et ça n'a donné aucun résultat. Pourquoi ? Parce que les bailleurs n'ont pas besoin de cette réduction fiscale ; et nous locataires, s'il n'y a pas d'abandon d'une partie du loyer en compensation de cette réduction fiscale, cela ne servira à rien. Je rappelle encore une fois qu'on nous a confisqué notre outil de travail…
Vous mettez la pression sur le gouvernement, en somme ?
Je ne prétends rien d'autre qu'on fasse comme en 2008, quand on a sauvé le secteur bancaire. On a tous digéré cette crise, les banques aussi d'ailleurs, qui se portent bien aujourd'hui. Si un bras de fer devait s'engager entre toutes les parties prenantes de cette crise, dont les banques, elles ne seraient plus toutes en si bonne position. Il faut se rendre compte qu'on est en train de tuer un des plus grands plaisirs de vie, la table. Même constat pour l'art. On peut penser que c'est accessoire mais cela ne l'est pas, cela fait partie du contrat social.
Le gouvernement n'y est pas réceptif ?
Il fait ce qu'il peut, mais l'endettement est une question de choix politique. Le bon choix, c'est la santé, quoi qu'il en coûte, on le sait. Mais que pour préserver la santé, par manque de main-d'œuvre, par manque de lits, on doive fermer des pans entiers d'activité, et que ce secteur doive en supporter les coûts seul, c'est inéquitable. L'État doit donc prendre ses responsabilités. Nous, notre combat c'est la santé par l'alimentation. Et la convivialité. On est passé de la peur de l'autre à la haine de l'autre, dans le milieu des affaires, comme dans notre société (délation, violences policières, etc.). L'État doit aussi réfléchir à la meilleure manière de sortir de cet isolement.

Frigos connectés et "click and collect" au bureau, au menu d'Exki
Avec la crise, les feuilles de route sont bouleversées. Quel est votre business plan pour les deux, trois prochaines années ?
La stratégie, c'est la multiplication des points de contact, sans nécessairement multiplier les points de restauration physiques. La digitalisation, que nous avons accélérée avec les confinements, nous y aide beaucoup. Nous lançons, par exemple, la semaine prochaine une start-up de frigos connectés, Eatself Fridge (powered by Exki). Contenant une offre de nos produits, les frigos sont destinés aux entreprises, hôpitaux et écoles. Tout ce qui en sort est scanné et le frigo est réapprovisionné tous les jours.
Quel est votre objectif de vente ?
Nous voulons en ouvrir 20 au cours des 12 prochains mois et une centaine dans les trois-quatre ans en Belgique. Il y a de la demande. On va commencer par Bruxelles. Ensuite, on aimerait développer le concept sur Paris où le potentiel est grand. Nous profitons d'un double effet : un, l'attraction de nos produits, de qualité et vraiment cuisinés – et pas seulement assemblés comme chez beaucoup d'autres ; deux, beaucoup de restaurants d'entreprise, avec le déconfinement et le télétravail, vont être remis en question.
Avez-vous d'autres nouveautés en vue ?
Notre deuxième innovation, c'est une étagère que l'on placera dans les bureaux. Grâce à une application, le client peut passer commande avant 10 heures sur exki.com, le sachet est livré sur l'étagère et le client prévenu par sms. C'est du clik and collect, non pas dans nos restaurants, mais dans les bureaux. Nous avons lancé le click and collect pendant le confinement mais on se rend compte que les clients n'aiment pas toujours se déplacer. Nous avons aussi profité de la période pour, fidèles à nos valeurs écoresponsables, diminuer de 83 % l'emploi du plastic à usage unique dans nos emballages.
Vous avez aussi des livres et "boxes" au menu ?
Nous avons édité un deuxième livre de recettes cette année. Le premier est épuisé. Et nous allons offrir aux clients la possibilité de commander les ingrédients pour pouvoir cuisiner nos recettes chez eux. Via un système de "boxes" (boîtes repas) avec abonnement que nous lancerons dans deux ou trois mois.
Combien de vos restaurants sont-ils ouverts actuellement en Belgique ?
26 sur 44. Les autres sont fermés par manque de clients car nous nous trouvons sur le passage naturel des gens qui quittent leur bureau pour aller manger. Or il n'y en a plus beaucoup à l'heure actuelle… Le take away (emporté) constitue l'essentiel de nos ventes. Le delivery (livraison), encouragé pendant le confinement, est faible car il fonctionne surtout le soir et nous ne sommes pas implantés dans des zones du soir.
Y a-t-il malgré tout des ouvertures prévues cette année ?
Oui, mais pas en Belgique. À l'aéroport d'Orly, prochainement. Les autres ouvertures sont à confirmer.
Pas d'autre marché en vue ?
Pour l'instant, nous nous stabilisons sur nos 6 marchés. À partir du moment où vous avez mis de l'argent dans la boîte pour survivre, vous en avez forcément moins pour grandir. Nous avons investi dans la digitalisation, ça oui. Ce que le confinement nous permettait de faire…
À quand la reprise ?
J'espère qu'en avril, on rouvrira tout. Mais nous ne retrouverons de l'élan qu'en 2022, et les chiffres d'avant le Covid, pas avant 2013. Ne fût-ce que parce qu'Exki est implanté en partie dans des aéroports.