IA, drones, BIM… Comment les nouvelles technologies transforment le quotidien et le métier des architectes
Le dossier Immo | L'intelligence artificielle promet un précieux gain de temps. Mais peut-elle aussi concevoir nos lieux de vie et décider à la place des architectes ?

- Publié le 10-09-2026 à 18h03

Des mois de travail remplacés par trois jours de relevés. À l'église Notre-Dame de Laeken, six architectes avaient autrefois passé des mois à mesurer et redessiner l'édifice. Aujourd'hui, quelques vols de drone et la photogrammétrie produiraient un relevé plus précis et moins coûteux. En quarante ans, Francis Metzger, président de l'Ordre des architectes, a vu se succéder la table à dessin, l'informatique, le BIM (modèle 3D "intelligent"), les simulations énergétiques, les nuages de points et, désormais, l'intelligence artificielle.
"À chaque étape, on a annoncé que le métier allait disparaître et que la machine remplacerait l'architecte. Cela ne s'est pas produit : les outils n'ont pas supprimé le métier, ils l'ont déplacé. Nous dessinons moins, mais nous devons comprendre et arbitrer davantage", résume-t-il.
Un gain de temps très concret
Dans les bureaux, cette révolution est déjà à l'œuvre. Lionel Goethals, gérant du bureau d'architecte Pan D'Architecture, utilise peu l'IA pour dessiner, mais s'en sert pour rédiger ou reformuler des documents. Il en bénéficie aussi indirectement grâce à une société qui prépare ses métrés et ses cahiers des charges. "L'IA établit le lien entre les données chiffrées, comme la quantité de béton nécessaire pour une dalle, et les prescriptions écrites. Je ne réalise pas moi-même ce travail avec elle, mais je l'utilise à travers le service acheté", résume-t-il.
Le drone, lui, est entré dans sa pratique avant 2018. Il permet d'examiner un terrain inaccessible ou de simuler le regard depuis un futur étage. "On place le drone à trois ou quatre mètres et demi, à hauteur des yeux. On découvre parfois une vue magnifique. À l'inverse, on peut constater qu'une salle de bains prévue là aurait un vis-à-vis direct avec la fenêtre du voisin."
"L'IA peut aider, mais elle ne dit pas ce que nous voulons transmettre".
Des données ne font pas une décision
Ces outils peuvent relever un bâtiment au millimètre, comparer des variantes, simuler ses consommations ou mesurer son carbone. Ils seront donc précieux face au défi climatique, alors que les matières se raréfient, que les sols ne sont pas illimités et que la transformation de l'existant prend le pas sur la construction en terrain vierge.
Mais Francis Metzger pointe un paradoxe. "Nous n'avons jamais disposé d'autant d'informations et nous n'avons jamais été aussi proches de confondre leur abondance avec la compréhension. À Laeken, lorsque les architectes avaient terminé leurs relevés, ils ne possédaient pas seulement des plans : ils connaissaient le bâtiment. Avec un nuage de points, l'église est parfaitement connue du logiciel dès le troisième jour, mais elle ne l'est encore de personne", avance-t-il.
La technologie supprime ainsi des tâches pénibles sans fournir automatiquement la bonne réponse. Notre-Dame de Paris, extrêmement documentée après l'incendie, l'illustre : les données décrivaient les matériaux, la structure et l'histoire, mais ne permettaient pas de choisir entre restitution et geste contemporain. "Avec les mêmes informations, on peut prendre quinze décisions différentes. L'IA peut aider, mais elle ne dit pas ce que nous voulons transmettre", insiste Francis Metzger.
L'humain derrière le plan
Lionel Goethals doute lui aussi qu'un algorithme puisse saisir toute la vie cachée derrière une commande. "L'IA peut intégrer le terrain, l'ensoleillement et le nombre de pièces. Mais elle ne ressent pas ce qui naît d'une discussion ou d'une visite chez les clients. On remarque, par exemple, qu'ils s'assoient toujours sur un petit banc pour retirer leurs chaussures. On peut l'écrire dans une consigne, mais cela ne signifie pas que l'outil traduira correctement cette habitude dans l'ergonomie du projet", pointe-t-il.
"Le danger serait que tout ait été décidé entre les données, les experts et l'algorithme, sans qu'il reste quelqu'un à qui demander : pourquoi ?"
Il pointe un autre risque : abandonner ce qui donne du sens au métier. "Dessiner une maison est la partie la plus créative et la plus agréable. Si l'IA s'en charge, il nous restera les démarches administratives et les contacts avec les communes. Si elle nous retire la partie la plus intéressante, autant arrêter l'architecture", sourit-il.
Qui répondra du choix ?
Et même si une machine devient capable de proposer une meilleure solution, la responsabilité restera entière. "En Belgique, l'architecte signe et sa responsabilité peut être engagée pendant dix ans. Une machine pourra peut-être sélectionner une option, mais qui répondra des conséquences ? Le danger serait que tout ait été décidé entre les données, les experts et l'algorithme, sans qu'il reste quelqu'un à qui demander : pourquoi ?", avertit Francis Metzger.
Et dans un contexte qui se complexifie, l'IA est loin d'être le seul enjeu majeur. L'été que nous venons de vivre nous rappelle que le changement climatique demandera d'autres adaptation au bâti. Mais Lionel Goethals rappelle qu'aucune construction n'est neutre, écologiquement. "Un matériau doit être extrait, transformé puis transporté. Même une maison passive avec des panneaux solaires nécessitera des installations et de l'entretien. Son empreinte peut être fortement réduite, mais le seul bâtiment qui n'émet rien est celui que l'on ne construit pas."
L'IA aidera à calculer et à comparer. Elle ne dispensera pas l'architecte de choisir s'il faut bâtir, rénover, réemployer ou renoncer, puis d'assumer cet arbitrage.
