"Il faut aider les revenus jusqu'à 2200 euros net" : Thomas Dermine dévoile les mesures proposées par le PS pour soulager les factures d'énergie
Relèvement du montant des frais professionnels, indemnités kilométriques portées à 0,37 euro/km,.. Le PS dévoile ses solutions pour faire face à la crise. Pour les financer, le relèvement de la taxe compte-titres, la taxation des surprofits, etc., sont évoqués.
- Publié le 29-08-2022 à 12h59
- Mis à jour le 31-08-2022 à 10h20

"Ce que je redoute le plus, c'est une forme de désagrégation politique, parce que nous ne serions pas capables de répondre à notre devoir à court terme, qui est d'aider l'ensemble de la population. On doit prendre des mesures pour des raisons sociales et démocratiques". Thomas Dermine, le secrétaire d'Etat à la relance et aux investissements publics, se fait ici "la voix du Parti socialiste" pour expliquer ce qu'ils vont proposer aux partenaires de la majorité, dès cette semaine, notamment au Codeco "énergie" sollicité par Alexander De Croo pour mercredi.
Le programme de cette rentrée politique sera essentiellement énergétique…
La priorité unique, c'est prendre des mesures énergétiques pour soutenir le pouvoir d'achat. Ce que nous défendons au PS, au-delà des mesures déjà prises et qu'il faut poursuivre comme la baisse de la TVA et le tarif social élargi, ce sont des mesures ciblées pour les ménages et les entreprises et qui échappent précisément à ce qui a déjà été fait. On peut faire plus. Quand on regarde les efforts budgétaires de certains pays comme l'Espagne ou le Portugal, qui dépensent 3 à 3,5% de leur PIB en mesures "énergie"... La Belgique est à environ 1,5% du PIB, soit dans la moyenne inférieure européenne.
Avec quelles mesures ?
D'abord, une mesure de soutien au pouvoir d'achat via une hausse des salaires ciblée sur les bas et moyens revenus. Concrètement, les 1er et 2e déciles de revenus de la population, les plus faibles, sont protégés par la baisse de la TVA et le tarif social, qu'il faut a minima conserver. Les déciles 3 à 5 de revenus, donc jusqu'à des revenus de 2200 euros net environ, juste en dessous du salaire médian (3500 euros brut environ, NdlR), sont eux aussi touchés par la crise : ils subissent la hausse des prix et sont généralement aussi dans l'impossibilité d'installer des panneaux, ou louent des biens souvent énergivores sur lesquels ils n'ont pas de prise. Pour ces travailleurs, on pense au relèvement des frais professionnels forfaitaires, de l'ordre de 100 à 150 euros net en poche, via des mécanismes fiscaux à décider (crédit d'impôt, etc.). Il faut cependant faire attention à la manière dont on relève la déduction forfaitaire pour certaines catégories de travailleurs, car cela peut impacter les finances communales et régionales, déjà dans le rouge. Nous sommes davantage partisans de cette mesure qu'une hausse de la quotité exonérée d'impôt, qui touche tout le monde, que l'on ait peu ou beaucoup de revenus. Ce n'est pas progressif…Ce que nous proposons peut l'être.
Une autre mesure poussée par le PS ?
Oui, on voudrait pousser autant que possible un mécanisme sur le prix des carburants. Jouer sur les accises, c'est régressif d'un point de vue social, parce qu'une baisse bénéficie à tout le monde, y compris ceux qui dépensent beaucoup en essence avec des grosses voitures. Et ça coûte cher au budget : 8 millions par jour. On voudrait cibler la mesure, toujours pour les travailleurs, en relevant le remboursement des frais kilométriques. L'idée serait de modifier la loi sur les contrats de travail pour aligner le remboursement de frais kilométriques minimum sur celui de la fonction publique, à savoir 0,37 euro du km.
Certains plaident aussi pour le gel des prix…
C'est très compliqué à mettre en œuvre en Belgique, parce que les prix ne sont pas fixés sur le marché belge. Des pays comme l'Espagne le font, mais leur marché n'est pas connecté à d'autres. Faire croire qu'on peut geler les prix au niveau national sans coordination européenne, c'est illusoire. Malheureusement, chez nous, on n'a plus le contrôle. Alors, oui, j'entends déjà les critiques sur les décisions passées, mais on ne peut pas refaire le match. Moi aussi, en 2018, j'aurais aimé qu'Eden Hazard mette un goal en demi-finale de la Coupe du monde. Ce que je veux dire, c'est que nous faisons effectivement face à des difficultés suite à des séquences de prises de décisions historiques, comme sur le nucléaire, mais il faut construire l'avenir. Et l'avenir, c'est se réinterroger sur le rôle de l'Etat stratège. L'Etat doit donner une direction et singulièrement, surtout au vu de la crise qu'on connaît, reprendre un rôle plus fort dans l'économie. On doit assurer notre transition, en investissant massivement, et assurer ainsi notre indépendance au gaz russe pour diminuer les prix de l'énergie, et augmenter notre indépendance géostratégique.
En attendant, les mesures proposées à court terme coûtent cher…
Oui, et l'objectif de ce gouvernement n'est pas de financer un tax shift qui ne serait pas financé, comme sous le gouvernement précédent. La mesure sur le pouvoir d'achat, surtout, coûte cher, de l'ordre de 3 milliards d'euros. Il faut donc des mesures compensatoires. Symboliquement il est important de taxer les surprofits, évalués par la CREG (régulateur du marché, NdlR) entre 1,4 et 1,6 milliard. Il y a aussi comme Pierre-Yves Dermagne (Vice-Premier PS, NdlR) l'a dit, l'anticipation de la proposition de l'OCDE d'instaurer un impôt minimum des multinationales de 15%, qui pourrait rapporter 300 millions d'euros. Et puis, le PS plaide pour le relèvement du taux marginal de la taxe compte-titres, qui est relativement bas (0,15%, NdlR). Après chaque crise, qu'elle soit de nature belliqueuse ou économique, il y a eu des mécanismes de prélèvement extraordinaires – temporaires, donc – qui ont constitué le prix de la solidarité, d'une cohésion au sein de nos sociétés. Le coût de l'immobilisme serait nettement supérieur parce que derrière se trouvent des impératifs de cohésion sociale et démocratique.
"Il faut interdire les jets privés"
Le Premier ministre Alexander De Croo a annoncé jusqu'à dix hivers difficiles pour la population. Un comité de concertation "énergie" est prévu ce mercredi mais il ne faut pas se faire trop d'illusion, manifestement… Les pouvoirs publics ne pourront pas effacer les factures énergétiques.
Je laisse le Premier ministre maître de ses propos. Mais je pense que l'on est effectivement à un moment où l'on doit agir. Macron a annoncé aussi que "la période de l'abondance est finie". Je ne dirais pas cela comme ça mais on a un sursaut collectif de 5 à 10 ans à avoir pour devenir indépendant de la Russie sur le plan énergétique et assurer une transition énergétique. Cela ne se fera pas en un claquement de doigts. Il faut avoir un discours à la Churchill, désormais : des choix radicaux sont nécessaires. Ce gouvernement est capable de s'accorder à ce sujet. Par exemple, entre les socialistes et les libéraux, on est d'accord pour dire qu'il faut travailler sur le pouvoir d'achat.
La transition énergétique est un projet d'ampleur. Or, tous les jours, les partis de la Vivaldi s'opposent à ce sujet dans les médias…
Dans le passé, on a déjà connu des transitions : on est passé du charbon au pétrole. On doit désormais agir beaucoup plus vite. Il faut des investissements conséquents. La discussion sur cette transition est politiquement mal servie. D'un côté, il existe une position dogmatique ou enchantée qui ne prend pas en compte le fait que cette transition aura des impacts sur la population. De l'autre, on fait face à un discours qui rassure en disant que la science va tout résoudre... Il y a donc de la place pour une autre voie : la science fait partie de la solution mais ce n'est que partiel et le discours sur l'écologie, qui repose sur l'ajustement des comportements individuels, ne marche pas. On doit avoir un autre discours écologique : plus collectif et plus interventionniste. Faire la transition, c'est une question d'infrastructures. À chaque grande transition énergétique dans l'histoire humaine, cela a été fait par la création massive d'infrastructures : la construction de canaux, de rails, d'autoroutes, de réseaux de transport électrique…
Toutes ces infrastructures coûtent très cher. En a-t-on les moyens ?
Il faut voir cela dans le temps long. Dans les années 50 et 60, quand on a construit les infrastructures nécessaires à l'économie reposant sur le pétrole, on a dépensé 7 à 8 % de notre PIB en infrastructures. Centrales, réseaux haute tension, routes… La meilleure façon d'effacer une dette publique, c'est en redonnant de la croissance. Le Royaume-Uni était à 200 % d'endettement par rapport au PIB et elle a lissé son remboursement sur 30 ans grâce à l'effet de la croissance. Il existe une angoisse dans notre société qui provient d'une impression d'incapacité à mobiliser des ressources très importantes pour assurer la transition énergétique. Chaque année, la Chine pose 10 fois plus de rails que les pays européens. Comment peut-on expliquer cela ? On perd la course en raison de notre dogmatisme concernant l'endettement. C'est aussi une question de leadership au niveau mondial.
Est-ce qu'on ne perd pas du temps dans des discussions périphériques ? Cet été, la taxation des jets privés a suscité une nouvelle polémique.
On a besoin de ce genre de mesures symboliques. La société bouge aussi par des symboles.
Les écolos veulent taxer les jets privés, les libéraux ne veulent pas. Que dit le PS ?
Taxer n'a aucun sens. Ceux qui ont les moyens de prendre un jet privé ne vont pas être dissuadés de le faire par une taxe de 3000 euros, évidemment… Il faut interdire les jets privés. En un vol, ils émettent l'équivalent de 5 années d'émission d'un homme moyen. Il faut bien sûr des règles d'exception qui permettraient certains vols. Et il faut une coordination internationale. Mais on ne fera pas de transition sans aller un cran plus loin dans les interdictions. Je prends un autre exemple : les panneaux photovoltaïques. On subsidie une partie de leur installation ; Mais qui les installe ? Les personnes les plus favorisées… C'est un cercle vicieux. Il faudrait créer un monopole public énergétique pour déployer massivement les panneaux sur le terrain, sur tous les toits, etc. et en faire une rente publique. Il faut passer par des recettes beaucoup plus collectives.
