Voici la stratégie de Theresa May... qui pourrait convaincre les puristes du Brexit
- Publié le 14-03-2019 à 21h34
- Mis à jour le 15-03-2019 à 12h15
Le Parlement britannique a voté pour un report de la date du Brexit. Theresa May en fera la demande aux Vingt-sept, qui devraient y répondre favorablement le 21 mars. Reste à savoir quelle serait la durée de cette prolongation. Le Brexit n'aura pas lieu. En tout cas, pas le 29 mars. Le Royaume-Uni recule devant l'obstacle. Trente-trois mois après le référendum sur le Brexit, il n'est toujours pas prêt à franchir le pas. La Chambre des Communes a rejeté par deux fois l'accord de retrait conclu en novembre par le gouvernement et l'Union européenne, mais s'est également opposée à une sortie sans accord. Suite logique de ce qui précède : comme on s'y attendait la Première ministre britannique Theresa May va demander aux Vingt-sept de reporter la date du Brexit, qui était censé se produire dans quinze jours.
1. Que propose Theresa May ? Et pourquoi ?
Lors de la soirée parlementaire du mercredi 13 mars, les députés de la Chambre des Communes ont rejeté l'option d'une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne sans accord par 321 votes contre 278. La marge aurait dû être bien plus large sans l'adoption d'un amendement déposé par l'opposition travailliste, qui a poussé le gouvernement conservateur à voter contre sa propre proposition. Quoi qu'il en soit, et comme elle s'y était engagée, la Première ministre Theresa May a dans la foulée planifié pour le lendemain, jeudi 14 mars, un vote destiné à permettre aux députés de réclamer à l'UE le recul de la date du Brexit, prévu le 29 mars. Cette proposition était quasiment certaine d'être adoptée, comme l'a prouvé le résultat du vote hier soir : par 413 voix contre 202.
Première conséquence : "Cela met officiellement fin à la possibilité d'un Brexit le 29 mars, sauf si l'UE refuse de reculer la date du Brexit", souligne Adam Cygan, professeur de droit à l'université de Leicester et spécialiste du Parlement.
Il y a un "mais". Personne n'avait en effet envisagé que Theresa May conditionnerait la demande d'"un recul de la date du Brexit jusqu'au 30 juin 2019" à l'adoption de l'accord de retrait qu'elle a conclu avec l'Union européenne "au plus tard le 20 mars", comme l'indique la motion déposée mercredi soir par le gouvernement. Un troisième vote sur l'accord devrait donc avoir lieu mardi ou mercredi prochain. Si les Communes devaient rejeter l'accord une nouvelle fois, le gouvernement estime que le Conseil européen, qui se réunit à Bruxelles en sommet le jeudi 21 et le vendredi 22 mars, imposera aux Britanniques une plus longue extension pour leur permettre de trouver une solution au Brexit. Sachant "qu'un délai au-delà du 30 juin 2019 requerra que le Royaume-Uni organise des élections européennes en mai 2019".
Le plus étonnant est que ce revirement semble avoir été soigneusement planifié. Mi-février, un journaliste avait surpris dans un bar bruxellois le négociateur en chef britannique Oliver Robbins en train d'expliquer à un ami : "Il faut leur faire croire lors de la première semaine de mars que reculer la date du Brexit est possible mais que s'ils ne votent pas en faveur de l'accord, le délai de la date du Brexit sera forcément long".

2. La stratégie de la Première ministre peut-elle fonctionner ?
Aussi surprenant que cela puisse paraître après deux défaites parlementaires considérables au cours des deux derniers mois, la Première ministre semble être en mesure de faire accepter l'accord de retrait. Pour la première fois, les députés devront choisir entre deux options, sans possibilité de fuir leurs responsabilités. Or, Theresa May sait que les Brexiters radicaux redoutent par-dessus tout un long report de la date du Brexit ; ce temps serait en effet susceptible de permettre aux plus europhiles d'organiser un second référendum. La possibilité même d'une sortie de l'UE serait donc menacée. Ces puristes du Brexit pourraient donc bien se contenter d'un Brexit imparfait plutôt que de tout perdre. Et renoncer à leur idéal : la rupture totale avec l'UE assortie de la possibilité de faire du Royaume-Uni le parangon du libre-échange.
La menace brandie par Theresa May se révèle déjà efficace : plusieurs de ces purs et durs ont fait part de leur volonté de la soutenir lors du prochain vote. L'un de leurs meneurs, Jacob Rees-Mogg, a indiqué ne pas être "un objet inamovible faisant face à une force irrésistible : nous verrons s'il y a des changements". À l'inverse, son collègue Steve Baker a assuré que "nous rejetterons cet accord autant de fois qu'il reviendra, quelle que soit la pression à laquelle nous sommes soumis".
3. Les Vingt-sept s'engouffrent dans la brèche... à pas prudents
Les chefs d'Etat et de gouvernement des Vingt-sept répondront-ils favorablement, avec l'obligatoire unanimité, à une demande de Theresa May de reporter du Brexit, le 21 mars prochain, avant la tenue du sommet européen proprement dit ?
Jeudi, le président du Conseil européen, Donald Tusk, a fait savoir via son compte Twitter qu'au cours des consultations précédant le sommet européen, il conseillera "aux Vingt-sept membres de l'UE d'être prêts à accorder une longue prorogation (de la période article 50, NdlR) si le Royaume-Uni l'estime nécessaire pour repenser sa stratégie pour le Brexit et pour parvenir à dégager un consensus autour de celle-ci". On peut lire cette déclaration comme un appel clair au gouvernement britannique pour qu'il revienne sur sa décision de quitter le marché unique et l'union douanière. Cette volonté de Londres entre en contradiction avec celle d'empêcher le retour d'une frontière dure après le Brexit entre l'Irlande et l'Irlande du Nord britannique - un souci partagé par l'Union européenne. La solution dite du backstop , ou filet de sécurité,élaborée pour l'éviter est la principale pierre d'achoppement à l'adoption de l'accord de retrait par les députés britanniques.
L'idée d'une longue extension ne passe cependant pas comme une lettre à la poste dans tous les Etats membres. L'Irlande, l'Italie ou le Portugal l'accueillent favorablement. La Belgique ne voit pas les choses d'un mauvais œil. La réponse des Pays-Bas est un peu plus sèche. "Qui a envie de radoter encore pendant des mois alors que ce cirque dure déjà depuis deux ans ?", a soupiré le Premier ministre Mark Rutte, jeudi soir. "Keep calm and drink tea" n'est pas une option pour les jours à venir. Nous avons besoin d'une raison claire et détaillée pour accorder un extension de l'article 50", a tweeté son homologue luxembourgeois Xavier Bettel.. "Tout ce qui s'est produit a provoqué énormément de frustration parmi les États membres, en particulier ceux qui étaient proches du Royaume-Uni. Mais qui est prêt à refuser l'extension et à être jugé responsable d'un no deal ? Et d'un autre côté, accorder une extension, c'est prendre un risque politique et juridique. Je ne sais pas comment ça va se décanter le 21. C'est une décision éminemment politique que doivent prendre les chefs", glisse une source proche des débats.
Ce qui est clair, c'est que les Vingt-sept ne veulent pas voir qu'un éventuel report du Brexit ne serve à rien d'autre que constater qu'effectivement, on est dans l'impasse. Cependant, aussi las et agacés soient-ils par les atermoiements, les ficelles et les outrances britanniques, les autres États membres de l'Union feront tout ce qui est possible pour éviter un no deal et un Brexit désordonné, qui provoquerait un choc économique majeur.

4. Votre prolongation, vous la voulez courte, ou longue ?
Si Theresa May parvient à faire adopter l'accord au troisième essai, elle espère une "prolongation technique" de la période de l'article 50 jusqu'au 30 juin le temps que le Royaume-Uni puisse adopter les législations nécessaires. Du côté européen, d'aucuns sont rétifs à prolonger la présence du Royaume-Uni dans l'Union jusqu'à cette date. A commencer par la Commission européenne : dans la lettre qu'il avait adressée au président Tusk, après avoir rencontré Theresa May lundi soir à Strasbourg pour tenter de lui donner des assurances sur le backstop, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a insisté sur le fait que si le retrait du Royaume-Uni devrait effectif avant les élections européennes des 23 et 26 mai prochains.
S'il est toujours membre de l'Union européenne à ce moment-là, le Royaume-Uni sera obligé d'organiser des élections européennes ce qu'à vrai dire, personne ne souhaite, d'aucun des deux côtés de la Manche. "Les élections seraient prises en otage par les Brexiters et on ne parlerait que du problème du Brexit" et pas des réels enjeux et défis de l'Europe, a averti mercredi à Strasbourg le Belge Guy Verhofstadt, chef du groupe des libéraux et démocrates au Parlement européen, et coordinateur du Brexit steering group du Parlement européen.
S'il s'agit de laisser à Londres le temps de la réflexion et au monde politique britannique de reprendre ses esprits pour forger un consensus, on s'orientera alors vers une prolongation de longue durée. Pour l'approuver, certains parmi les Vingt-sept, dont la France et les Pays-Bas, exigeront que Mme May leur explique où elle compte aller et comment elle compte utiliser ce délai pour enfin résoudre le problème. De là à imaginer que les plus durs s'opposeraient à une prolongation, il y a plus qu'un pas. "Qui a envie de se voir reprocher d'avoir tiré la prise ?" s'interrogeait une source européenne.
