Notre reportage dans la ville de Kherson, libérée des Russes il y a un an : "Il nous reste nos mains et notre enthousiasme"
Le 11 novembre 2022, la ville de Kherson était en liesse. Après plus de 8 mois d'occupation russe, les quelque 70 000 habitants demeurés sur place malgré l'invasion célébraient leur liberté retrouvée. Un an plus tard, les rues sont désertées et la population survit en faisant preuve de solidarité alors que l'armée russe, tapie sur l'autre rive du fleuve Dnipro qui sépare la ville du reste de la région, n'a de cesse de pilonner les infrastructures civiles.
- Publié le 12-11-2023 à 08h09

Dans le sud de la ville de Kherson, le square Korabelna était auparavant un lieu de rendez-vous pour les familles et les amis souhaitant se rendre à la plage Hydropark, une zone de loisirs et récréation. Aujourd'hui, ce square déserté représente le dernier point de passage vers l'enfer de l'île de Korabel, qui a échangé son paysage paradisiaque pour un décor apocalyptique.
Déjà sous les feux de l'artillerie russe depuis la libération de Kherson, les habitants de ce petit district se sont également retrouvés inondés par la montée des eaux du Dnipro lorsque les troupes de Moscou ont fait exploser le barrage de Kakhovka. À chaque coin de rue, immondices et débris s'entassent, rendant parfois le passage difficile pour les quelques voitures qui osent s'aventurer dans le quartier. Cinq mois après les inondations, les rues n'ont pas encore été dégagées, tandis qu'une poignée d'habitants continuent à déblayer leurs maisons.

Angelina, 55 ans, a entassé tous ses livres, ruinés par l'eau, devant chez elle. Cette ancienne institutrice nettoie sans relâche ce qu'il reste encore à sauver de sa maison. "Depuis presque un an, nous faisons face aux bombardements russes tous les jours. On s'habitue, on reconnaît quand ce sont des tirs entrants ou sortants, quand il y a des drones au-dessus de nos têtes ou pas. Je suis restée pour m'occuper des animaux du quartier et des personnes âgées ne pouvant évacuer. Mais depuis les inondations, je suis devenue sans domicile", raconte la quinquagénaire, en montrant l'intérieur de sa maison anéanti par l'eau et la boue qui n'ont rien épargné. "Je n'ai plus d'appareils électroménagers ni de meubles. Mais le plus dur, c'est que ma collection de livres et mes fleurs sont perdues. C'était mon âme et mon cœur", se désole Angelina.

Propriétaire de sa maison depuis 32 ans avec son mari, le couple vit maintenant dans le centre de Kherson grâce à l'aide financière de leur fils travaillant à l'étranger. Même si la vie est difficile, Angelina ne veut pas quitter Kherson : "J'ai ma famille et mes amis ici. Cette situation a fait que j'ai créé des liens d'amitié avec mes voisins, on s'entraide et on se soutient. Il faut tenir bon et ne pas craquer".
Alors qu'Angelina poursuit son nettoyage, sa voisine, Tamara, 48 ans, vient prêter main-forte à son mari Andriy qui, lui aussi, s'attelle à réparer et nettoyer leur maison. Cette grande villa située juste au bord de l'eau a été inondée jusqu'à 6 mètres. "Nous avons fait appel à l'administration de la ville pour qu'ils viennent nettoyer au moins les rues des débris, mais personne ne vient à cause des bombardements. Nous faisons ce que l'on peut, sans parler du manque d'assistance financière pour la reconstruction de nos maisons. Alors, il nous reste nos mains et notre enthousiasme", s'exclame Tamara.
Ancienne éditrice d'un journal local, celle-ci affiche un sourire constant malgré les mois d'occupation, les bombardements et le traumatisme de son mari, vétéran de l'armée qui a été torturé pendant 9 jours par les Russes. Dès la libération de Kherson, elle a troqué sa veste d'éditrice pour celle de volontaire d'une ONG française afin de distribuer sacs de nourritures et produits hygiéniques aux personnes dans le besoin.
Une ville à moitié vivante
Les bombardements continus de l'armée russe sur le centre-ville ont entraîné l'arrêt des activités de nombreux petits marchands de rue. Le marché s'est vidé de ses commerçants et de ses chalands, si bien que seul le son des tirs d'artillerie résonne dans la ville. À peine dix restaurants sont ouverts dans toute l'agglomération, auxquels s'ajoutent quelques cafés et kiosques qui survivent tant bien que mal.
Depuis la libération de la cité, 400 personnes – dont 10 enfants – ont été tuées par les tirs russes ; 1683 autres ont été blessées dont 72 enfants d'après Oleksandr Tolokonnikov, le porte-parole de l'administration militaire de la région de Kherson. Alors que les combats s'intensifient le long de la rive gauche du Dnipro, les bombardements sur la ville s'accentuent également. En raison de la hausse du nombre d'attaques russes, Médecins Sans Frontières a annoncé fin octobre avoir été appelé par le département de santé de la région pour évacuer 150 patients d'un hôpital de la ville. "C'est la deuxième fois que MSF a dû évacuer des patients du même hôpital au cours de l'année écoulée à la suite d'attaques contre l'établissement", souligne le Dr Albina Zharkova, coordinatrice du projet de "train d'évacuation médicale" de MSF.
Un soutien psychologique improvisé
Si l'aide matérielle et alimentaire s'organise au sein de la société civile, un soutien psychologique a aussi été mis en place depuis un an. Stanislav, qui fête ses 26 ans le 10 novembre, est un jeune homme actif dans ce domaine. Malgré son jeune âge, ce médecin légiste de formation s'est reconverti en tant que coordinateur de l'association "Vdoma" ("À la maison") qui fournit une assistance sociale, humanitaire, juridique et psychologique à la population affectée de la région de Kherson. "Comme notre président Volodymyr Zelenski l'a dit, toute personne qui n'est pas sur le front doit aider le pays d'une façon où d'une autre, c'est ce que nous faisons", explique-t-il avec un grand sourire.

Lors de l'occupation, Stanislav avait ouvert un restaurant en guise de façade pour distribuer des médicaments aux habitants de Kherson. Mais il a vite été repéré par les soldats russes qui l'ont détenu et torturé pendant un jour. "J'ai été sauvé par un ami qui collaborait avec eux et qui leur a dit qu'ils se trompaient sur mon activité de volontaire". Trois mois après la libération, son restaurant a été détruit par l'artillerie du Kremlin.
Dans le centre "Vdoma", les victimes de tortures et d'abus sexuels commis par les soldats de Vladimir Poutine trouvent un soutien psychologique et juridique. Des femmes, mais aussi des hommes : "Il y a 34 cas déclarés jusqu'à maintenant, ce ne sont pas seulement des actes de viol à proprement parler, mais aussi de la torture à l'électricité sur les parties génitales, des viols avec toutes sortent d'objets comme des bouteilles ou des bâtons", explique Stanislav.
10 000 enfants piégés
Via "Vdoma", Stanislav s'occupe aussi d'orienter les civils vers les différentes organisations humanitaires de la ville selon leurs besoins. L'une d'entre elles, "L'Union pour l'amour des enfants", distribue nourriture et alimentation pour les quelque 10 000 enfants restant dans la ville. Dans une école, parents et enfants peuvent également trouver des activités récréatives organisées en collaboration avec l'Unicef. "Déjà avec le Covid19, les enfants se sont retrouvés isolés les uns des autres. Maintenant, cela fait plus d'un an qu'ils n'ont pas d'école ou de cours en ligne. Sur le long terme, cela va les désociabiliser. Ils feront également face à des problèmes physiques car beaucoup d'entre eux passent leur temps à jouer sur des téléphones, les parents n'osant pas les laisser sortir à cause des bombardements. Les activités qui sont organisées ici sont très importantes", affirme Stanislav.

Tandis qu'une alerte vient de retentir, enfants et parents doivent sortir de la salle de jeux pour se rendre dans l'abri souterrain de l'école. Mais certains, comme Alina, 32 ans, et sa fille Maria, âgée de 4 ans, restent plantés dans le couloir. "C'est essentiel pour nous de venir ici et pouvoir divertir les enfants, explique la jeune femme. Ces deux dernières semaines, nous entendons constamment des explosions près de la maison. Il y a quelques jours, une explosion a eu lieu trois rues plus loin de chez nous. Nous nous sommes réfugiées dans un abri souterrain du quartier, mais ma fille a été effrayée en voyant l'ampleur des flammes. Depuis lors, elle ne me lâche pas d'une semelle". Alina est retenue à Kherson via son travail au sein de l'administration municipale, qui a désormais repris. "Mais dès que j'en aurai l'occasion, nous partirons avec mon mari. Peut-être à Kiev. Ici cela devient trop effrayant", se désespère-t-elle.

Entre résilience et entraide
Dans ce hub humanitaire, les volontaires ont tous changé de vie depuis l'invasion russe. Ici, se côtoient une styliste, un juriste, une pédiatre ou encore une joueuse de foot professionnelle de l'équipe de Kherson. "Nous nous concentrons simplement sur l'aide aux autres, sans nous préoccuper de notre propre travail", raconte Natalia, la pédiatre de l'équipe.
À la sortie de l'école, Stanislav nous promène dans les rues du centre-ville où bâtiments détruits, impacts d'éclats d'obus et panneaux de bois pour remplacer les fenêtres font désormais partie du décor de Kherson. À un coin de rue, d'autres volontaires munis de casques et de gilets pare-balles balaient la rue des débris de verre qui y sont répandus. La veille, une épicerie a été touchée par un tir de roquette russe. À son comptoir, Ludmila, la soixantaine, est déjà de service. "La propriétaire du magasin a été blessée par l'explosion, elle est à l'hôpital. Il y a quelques heures, je nettoyais encore son sang sur le sol, regardez la serpillière est encore là. On a peur, mais on s'habitue. Vous voulez un café ? ", demande-t-elle machinalement.

Alors que la nuit tombe sur la ville, Stanislav s'apprête à rentrer chez lui, dans la banlieue de la ville. Les bombardements sont plus fréquents le soir. Avant de nous laisser, celui-ci confie que "depuis l'occupation, nous nous sommes habitués à nous débrouiller pour faire en sorte que la ville continue à fonctionner malgré la présence russe. Les transports publics ne se sont jamais arrêtés alors que les conducteurs n'étaient pas payés. Nous avons appris à être indépendants et à continuer à travailler pour nous entraider jusqu'à la victoire".