Jordan Bardella, dauphin idéal et carte maîtresse de Marine Le Pen qui "permet au RN de ratisser plus large encore"
À 28 ans, Jordan Bardella emmène le RN vers une nouvelle victoire aux élections européennes. Différent de Marine Le Pen à bien des égards, il forme avec elle un duo redoutable. Mais cette complémentarité peut-elle devenir rivalité ?
- Publié le 04-05-2024 à 19h09

Il n'y en a que pour lui en ce moment, en France. Jordan Bardella est partout. Les sondages relatifs aux élections européennes ne sont pas étrangers à cela. À seulement 28 ans, l'eurodéputé sortant et président du Rassemblement national (RN) mène une liste qui caracole en tête des intentions de vote avec plus de 30 % ; soit le double des suffrages que récolterait la liste de la majorité présidentielle.
Jordan Bardella est un militant d'extrême droite de la première heure, au profil très différent de celui de Marine Le Pen. Il naît dans une famille modeste issue de l'immigration italienne à Drancy, en Seine-Saint-Denis, département cosmopolite le plus pauvre de France métropolitaine. Il grandit notamment dans une cité HLM à Saint-Denis, et à ses 16 ans, se disant "très tôt confronté à la violence, à l'insécurité et au communautarisme", choisit d'adhérer au Front national (FN). Il s'investit localement puis décide de se consacrer pleinement à la politique, abandonnant ses études supérieures en géographie.
Quartiers populaires
En octobre 2015, le jeune Bardella devient, à 20 ans, le visage du FN dans les quartiers populaires, et pilote l'éphémère collectif "Banlieues patriotes". Objectifs : "réinvestir ces zones et lutter contre le mythe selon lequel FN et banlieues seraient incompatibles." Deux mois après cette opération de séduction et ce coup médiatique, il remporte son premier scrutin et devient conseiller régional d'Île-de-France.
Le jeune homme grimpe ensuite rapidement les échelons du parti : porte-parole en 2017, président des jeunes du RN en 2018, vice-président en 2019… La même année, il est mis sur orbite par Marine Le Pen et offre au RN une victoire aux élections européennes avec 23,34 % des voix, battant de peu la majorité macroniste. Deux ans plus tard, en 2021, l'eurodéputé devient président du parti et n'hésite pas à évincer un ancien fidèle de Marine Le Pen, Steeve Briois, qui dénonce "un début de purge".
Cette ascension fulgurante, Jordan Bardella la doit à ses atouts. Toujours tiré à quatre épingles, il s'exprime bien, a de la répartie et fait preuve d'une assurance déconcertante. Il est, en outre, à l'aise sur des terrains où Marine Le Pen l'est moins, comme les quartiers populaires et le monde agricole. Début 2024, sentant monter la colère des paysans et espérant en profiter, le natif de Drancy, fin tacticien et redoutable communiquant, est l'un des premiers politiques à chausser une paire de bottes pour visiter une ferme.
La stratégie du ticket
Pour Marine Le Pen, politicienne de 55 ans aux origines bourgeoises, Jordan Bardella (par ailleurs en couple avec une de ses nièces) représente le gendre idéal, le dauphin parfait : ils sont complémentaires.
Avec ce nouveau président, le RN espère séduire des électeurs qui ne votent traditionnellement pas ou peu pour l'extrême droite, comme les seniors et les Français issus du monde agricole ou des quartiers défavorisés. Il souhaite aussi convaincre plus de jeunes encore, ainsi que des citadins.
"En ayant un profil différent de Marine Le Pen, Jordan Bardella permet au RN de ratisser plus large encore, explique Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, membre du centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et auteur de La vraie victoire du RN (Presses de Sciences Po, 2022). Jordan Bardella peut par exemple parler de manière plus rassurante à des groupes sociaux d'habitude très réticents à l'idée de voter RN, comme les seniors, qui associent le RN au nom "Le Pen" et à son passé. Il incarne un certain renouveau et colle à la tactique de banalisation et respectabilité du RN."
Mais Jordan Bardella a aussi des points faibles. "Le principal, c'est le fond, la maîtrise des dossiers, relève Luc Rouban. La politique, c'est une activité élitiste en France. On aime bien les intellectuels, les politiciens qui connaissent bien leurs sujets." À force d'être présent sur de nombreux fronts, le terrain et les médias en particulier, l'eurodéputé n'est pas très assidu là où il peut être attendu au tournant. Il n'a, par exemple, déposé que 21 amendements au Parlement européen en 5 ans, quand les chefs de file d'autres partis en ont rédigé plus de mille.
Bardella passe devant à l'applaudimètre
En attendant d'être mis en difficulté par ses opposants, Jordan Bardella voit sa cote de popularité grimper en flèche. Elle a même pu dépasser celle de Marine Le Pen dans plusieurs sondages. "Quand Marine Le Pen a prononcé, le 3 mars à Marseille, son discours lors du meeting du RN pour lancer la campagne des européennes, c'était plutôt froid, glisse Luc Rouban. Elle additionnait les effets de discours pour obtenir des applaudissements qui ne venaient pas. En revanche, le public réagissait quand elle parlait de Jordan Bardella. Et quand ça a été son tour de s'exprimer, il a été très chaleureusement accueilli. La différence était claire."
Après trois échecs à la présidentielle, Marine Le Pen se verrait bien accéder à l'Élysée en 2027. Elle a annoncé, début 2024, que Jordan Bardella serait son Premier ministre si elle était élue. L'a-t-elle fait pour séduire les électeurs ou pour graver les rôles de chacun dans le marbre ?
"Les élections européennes, ce n'est pas la présidentielle, mais si Jordan Bardella obtient un succès majeur, ça pourrait susciter de nouveaux appétits, la complémentarité Le Pen-Bardella pourrait devenir rivalité, analyse Luc Rouban. Marine Le Pen tient encore les rênes du RN, mais peut-être que des voix dissidentes se diront qu'il vaut mieux jouer la carte Bardella. À la place de Marine Le Pen, je me méfierais. De petits jeunes brillants à qui on fait la courte échelle et qui prennent la place de ceux qui les ont mis en avant, on connaît ça en France. Regardez ce qu'a fait Emmanuel Macron à François Hollande."
En retard dans les sondages, la majorité présidentielle tente d'ailleurs de mettre de l'eau dans le gaz du couple Le Pen-Bardella, en flattant le deuxième. Elle sait que les purges sont une spécialité du FN et du RN, que les seconds y sont maudits – Bruno Gollnisch, Bruno Mégret, Carl Lang, Florian Philippot… –, et que l'histoire peut se répéter. Jean-Marie Le Pen avait un jour lâché : "Le destin des dauphins, c'est parfois de s'échouer".
