Entre "soumoud" et exil, la jeunesse palestinienne tiraillée par l'espoir et la survie: "Quitter la Palestine, c'est l'abandonner !"
Face à la pression exacerbée de l'occupation israélienne, de plus en plus de jeunes Palestiniens songent à s'exiler.
- Publié le 22-09-2025 à 14h11

Ces derniers mois, le renforcement de la présence militaire en Cisjordanie et les projets d'annexion portés par l'extrême droite israélienne pèsent sur le moral de la jeunesse palestinienne. Poussée par un élan de vie et de liberté, elle est tiraillée entre volonté de rester et désir d'émigration.
Qaisar, réfugié palestinien de 21 ans, porte le nom d'un empereur de Rome. Sur la tête de ce César-là, pas de lauriers mais une couronne de boucles noires qui encadrent deux yeux verts attentifs. Au-dessus du canapé où il est assis, une dizaine d'impacts de balles. Elles ont été tirées par des soldats israéliens il y a quelques mois. L'armée d'occupation menait alors ici, dans le camp de réfugiés palestiniens de Faraa où Qaisar a grandi, une opération intense qui a mené à l'arrestation de dizaines de Palestiniens et à la destruction de nombreuses infrastructures.
Pour Israël, l'objectif est de lutter contre des groupes armés considérés comme terroristes. Les habitants du camp dénoncent de leur côté une opération politique destinée à distiller la peur pour les inciter au départ. Mais Qaisar ne partira pas : "Si on le fait, on laisse notre terre aux Israéliens et on leur donne sur un plateau une raison de continuer à annexer", expose-t-il. "Je continuerai à vivre dans ces conditions, même si elles sont difficiles, pour le bien de mon peuple."
Des familles éparpillées
Parmi ses proches, deux frères ont décidé de quitter le camp. L'un a décroché une bourse auprès d'une université outre-mer, et, après quelques années d'études, a installé son salon de coiffure au Canada. Son cadet effectue depuis des démarches pour le rejoindre. "Ceux qui partent font une grande erreur car en Cisjordanie, contrairement à Gaza, on n'y est pas encore forcés, on a encore le choix. Notre stratégie, c'est notre patience. Si je quittais ma terre, je me sentirais comme une personne étrange", confie Qaisar à propos du choix de ses amis.
En Cisjordanie, territoire occupé par Israël depuis 1967, le discours de Qaisar se raréfie. Au grand dam de générations plus âgées, qui leur opposent la notion arabe de "soumoud" que l'on peut traduire par "ténacité", "persévérance", et qui désigne la capacité d'enracinement d'un Palestinien dans sa terre face à l'essor de la colonisation israélienne. "Quitter la Palestine, c'est l'abandonner ! On ne peut rien faire depuis l'étranger pour notre peuple, tout se fait ici", invective un homme d'une cinquantaine d'années, venu tendre l'oreille à la conversation.
Fuir l'étouffement
À 70 kilomètres au sud des allées étroites du camp de Faraa, un groupe se réunit en ce soir de fin de semaine à Al Mahal, le bar à alcool le plus palestinien de Ramallah, siège de l'Autorité palestinienne. On y croise quelques rares internationaux. Sous les lumières tamisées de cette terrasse, la jeunesse cool de la principale ville de Cisjordanie vient, une fois la nuit tombée, chercher un peu de normalité dans un quotidien rythmé par l'occupation.
Aboud, Adam, Haitham, Sam et Sirine sont plongés dans une conversation sur les check-points et portes de fer, depuis que de nouveaux points de contrôle ont été installés par Tsahal à plusieurs endroits, la veille, autour de la ville. "Je crois que les portes grises barrent l'accès à des zones militaires… On pourra passer par les bleues avec autorisation et les jaunes sont presque toujours ouvertes", avance Sirine, 28 ans. "C'est bien, ça fait de la couleur !", ironise la jeune Palestinienne.
Autour de la table, on s'accorde pour dire que ces entraves sont un retour de bâton d'Israël à l'approche de la conférence de New York sur la reconnaissance d'un État palestinien. Ces derniers jours, l'armée a ainsi mené de nombreuses incursions dans la ville, chose inhabituelle à Ramallah, considérée comme une bulle relativement préservée de la violence des colons ou des opérations militaires israéliennes.
"Je me sens déçu, piégé, en colère, et j'ai des envies de revanche", explique Sam, titulaire d'un master d'ingénieur, diplômé du prestigieux Institut de technologie du Massachusetts (MIT), et actuellement sans emploi. À 27 ans, il postule depuis quelques jours pour des emplois en Europe, aux États-Unis, et au Royaume-Uni faute d'opportunité en Cisjordanie. "On est isolés du marché global, et même si on possède de bons diplômes, cela ne garantit aucun emploi ici. Mon premier objectif est de décrocher un travail à distance pour couvrir mes dépenses, faire quelque chose qui ait du sens, et peut-être pouvoir rester", résume-t-il sous sa casquette.
S'il réussit à avoir un visa, cependant, Sam considérera un départ à l'étranger. Sans s'émanciper pour autant de son combat pour une Palestine libérée de la colonisation. "La perspective de tout Palestinien est d'aider sa communauté en participant à un écosystème d'industries, de services, d'innovations qui soient estampillés Palestine", estime Sam. "Cela doit être une priorité pour chacun d'entre nous, parce que personne ne nous y aidera."
Accepter l'idée du départ
À ses côtés, Sirine, graphiste, se sert un thé à la menthe. Ses grands-parents ont été chassés de leur maison près d'Haïfa en 1948, année de la création d'Israël. Elle est donc née à Jénine, au nord des territoires occupés, où sa famille s'est réfugiée depuis deux générations. "Avant le 7 octobre 2023, je voulais étudier quelque temps à l'étranger et puis rentrer au plus vite en Palestine, raconte-t-elle. Ici, on a une expression en arabe qui dit que celui qui quitte sa maison se perd lui-même."
Sirine a grandi avec l'idée que coûte que coûte, elle ne se laisserait pas chasser par l'occupation israélienne. Elle a pourtant récemment accepté l'idée du départ, poussée par la crise économique devenue endémique des dernières années au gré des sanctions israéliennes sur l'Autorité palestinienne (AP). "Ma mère est enseignante, elle touche 35 % de son salaire tous les deux ou trois mois de l'AP. Tout ce qui arrive en salaire va directement à la banque pour payer le prêt…", raconte-t-elle.
Elle a découvert, à sa grande surprise, que sa famille avait fait une demande de visa pour émigrer : "J'étais choquée. J'ai toujours vu mes proches comme des arbres qui ne bougeraient jamais. Et pourtant, mes frères et mes parents ont tous accepté l'idée de partir."
Au sein du groupe, seul Aboud refuse catégoriquement l'idée de quitter la Cisjordanie. Âgé aujourd'hui de 32 ans, il a autrefois fait partie d'un groupe de lutte armée contre l'occupation et a vu nombre de ses homologues mourir par la main des forces israéliennes, ou être incarcérés. Lui-même a frôlé la prison. "Même si je ne fais plus rien de la sorte, j'ai mon rôle ici, qui est de rester sur cette terre. Les Israéliens font de leur mieux pour implanter l'idée du départ dans notre tête et je ne veux pas céder à ce plan", argumente-t-il.
Pour la possibilité d'un État palestinien indépendant, Aboud se dit prêt à sacrifier beaucoup : "Mes rêves, le souhait d'avoir une famille, ouvrir mon propre commerce… Quand le temps viendra, je pourrai renoncer à tout ça pour la Palestine."

