"J'aurais voulu étreindre celui que je n'ai pas vu depuis 21 ans. Mais l'armée a proféré des menaces..."
Pour 250 ex-détenus palestiniens et leur famille, la liberté a un goût amer. Relâchés dans le cadre de l'échange avec des otages israéliens du Hamas, ils ont été immédiatement envoyés en Égypte sans pouvoir rentrer sur leur terre natale.
- Publié le 16-10-2025 à 16h17
- Mis à jour le 17-10-2025 à 08h56

Nour*, sœur d'un prisonnier palestinien libéré lundi des geôles israéliennes, peine à se remettre d'un ascenseur émotionnel de plusieurs jours. Elle attendait avec ferveur de le retrouver en Cisjordanie ; mais Eyad*, son frère incarcéré depuis 21 ans, a finalement été déporté vers le Caire par le service des prisons de l'État hébreu ce lundi 13 octobre.
Ces déportations ont été négociées ces derniers jours dans le but d'éloigner du territoire israélien une partie des 250 prisonniers – considérés par le pays comme des "terroristes" – condamnés à des peines d'incarcération à vie. Ceux-ci ont été libérés en échange des derniers 48 otages détenus par le Hamas à Gaza depuis le 7 octobre 2023. Après avoir appris, via une liste publiée par le gouvernement israélien, qu'Eyad serait libéré chez lui en Cisjordanie, Nour a reçu un appel de son second frère, qui a brisé ses illusions : Eyad devait bien être libéré, mais pour être immédiatement exilé en Égypte.
Période de déni
"Comme jusqu'au dernier moment je ne voulais pas y croire, je suis tout de même allée sur le lieu des libérations, près du Palais culturel de Ramallah", explique la Palestinienne. Les détenus vêtus de l'uniforme gris des prisons israéliennes y sont descendus un par un des bus de la Croix-Rouge arrivés du centre de détention d'Ofer, situé non loin de là. À trois heures du matin, le dernier prisonnier s'extirpe du véhicule. Il se confirme qu'Eyad n'en est pas. "On a abandonné et on est rentrés à Naplouse", confie sombrement Nour depuis un salon décoré de façon cossue, dans des tons taupes et or, où elle sert des verres d'eau bénite ramenés de son récent pèlerinage à La Mecque.
Eyad a été condamné au début des années 2000 par une cour militaire à une peine de prison à vie pour avoir aidé à préparer une attaque contre des Israéliens. Pour garantir son anonymat, nous n'en préciserons pas les détails. La lourdeur de sa peine et son rôle dans ce qui est considéré de ce côté-ci de la ligne verte comme de la "résistance" à l'occupation en font l'une des personnalités les plus redoutées des citoyens de l'État hébreu et du gouvernement Netanyahou. Dans le même temps, plusieurs ministres de ce dernier défendent un large projet d'annexion de la Cisjordanie, territoire occupé par Israël depuis 1967 – à hauteur de 82 % selon le dernier plan proposé par le ministre des Finances d'extrême droite, Bezalel Smotrich.
Malgré le choc provoqué par l'exil de son frère, Nour explique être "heureuse" de le savoir "enfin libre" et hors de portée d'éventuelles nouvelles arrestations par les forces israéliennes. "J'aurais voulu l'étreindre, bien sûr, passer du temps avec celui que je n'ai pas vu depuis 21 ans, se désole-t-elle. Mais l'armée a fait des descentes dans de nombreuses familles de prisonniers pour leur interdire toute célébration et proférer des menaces si nous parlions à la presse."
C'est donc avec une tristesse teintée de soulagement qu'elle a échangé avec Eyad depuis le bus qui le conduisait au point de passage de Rafah, à la frontière égyptienne, lors de sa déportation. La quadragénaire décrit avec pudeur le moment des premières paroles échangées avec son frère grâce au téléphone prêté par le chauffeur du bus, et l'évaporation de ses inquiétudes alors qu'elle réalise qu'il part pour un territoire plus sûr. Et de nous proposer : "Vous voulez qu'on l'appelle ?"
Cible de tortures
Sur l'écran du téléphone de Nour apparaît un visage aux traits creusés, casquette blanche sur la tête et écharpe "Palestine" autour du cou. "Peux-tu raconter comment tu te sens ?", demande la Palestinienne, la voix empreinte d'émotion. "Mieux ! Quand ils m'ont offert d'être déporté ou de rester en prison, je n'ai pas hésité", répond Eyad depuis la chambre d'hôtel au Caire où il s'est installé en attendant d'y voir plus clair sur son avenir.
Ces derniers jours, dont la journée de dimanche, furent mouvementés : "Avant qu'on apprenne qu'on serait expulsés, on nous a réunis dans une pièce, on était 24 dans mon groupe, décrit Eyad. Puis les services de renseignements nous ont interrogés et menacés quant à d'éventuelles célébrations organisées pour notre sortie. On a ensuite été transférés dans une autre pièce, où on nous a mis à genoux sur un sol plein de petites pierres, les mains menottées dans le dos et la tête sur le sol. On y est restés des heures… Si on essayait d'étendre nos jambes ou de bouger, on était battus et insultés." Le lendemain, l'ex-prisonnier raconte avoir été interrogé à nouveau puis avoir subi plusieurs fouilles corporelles. Avant d'être finalement libéré.
Nour écoute son témoignage avec douleur. Plus encore quand son frère montre les traces de blessures aux poignets et aux chevilles, qui découlent des entraves portées dans les prisons israéliennes.
"Ma terre de cœur reste la Palestine, conclut Eyad. Mais Dieu a voulu que je sois expulsé en Égypte. On m'a menacé d'assassinat et de me remettre derrière les barreaux si je faisais quoi que ce soit en sortant, au moment où je devais rentrer à Naplouse… Alors Le Caire, c'est mille fois mieux que ça, je crois."
Dans le salon de Nour, un sac de voyage est prêt : "Je vais essayer de traverser vers la Jordanie bientôt, et de le rejoindre. J'avais ce sac avec moi à Ramallah lors de la libération, mais j'espère le lui donner au Caire."
Droits bafoués
Au-delà des destins individuels, cette vague de déportations soulève des questions juridiques complexes. Tala Naser, avocate et porte-parole de l'association Addameer – qualifiée d'"organisation terroriste" par Israël en 2021 puis par les États-Unis en juin 2025 – rappelle que "la déportation de prisonniers depuis les territoires occupés est un crime de guerre, et une action illégale selon les standards du droit international. Elle est appliquée ici dans le cadre d'un échange, de négociations (après la guerre à Gaza, NdlR), mais elle n'en est pas moins illégale", juge celle qui accompagne des détenus depuis plusieurs dizaines d'années.

