Le Mali, le Niger et le Burkina Faso s'isolent encore un peu plus
Ils claquent la porte de la Cedeao, un divorce presque inévitable, et se rapprochent un peu plus de Moscou.

- Publié le 30-01-2024 à 17h32

L'année commence mal pour l'Afrique de l'Ouest. À la veille de ses 50 ans, la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) vit des temps très mouvementés. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont annoncé dimanche 28 janvier leur "retrait sans délai" de cette organisation régionale. Les trois pouvoirs militaires issus de coup d'État justifient leur décision par les "sanctions illégales, illégitimes, inhumaines et irresponsables" imposées par la Cedeao.
À la suite des coups d'État de 2020 à Bamako, 2022 à Ouagadougou et 2023 à Niamey, la Cedeao, qui rassemblait jusqu'ici quinze États, avait suspendu les trois pays de ses instances et imposé de lourdes sanctions économiques au Mali et au Niger, menaçant même ce dernier d'une intervention militaire… Une intervention militaire annoncée "sous le coup de l'émotion par le président en exercice, le président nigérian Bola Tinubu, qui voyait vaciller son principal voisin du nord", comme l'explique un diplomate africain qui avait mis en doute, dès les premières heures de cette annonce, la capacité de la Cedeao à intervenir.
Le divorce entre ces trois juntes et la Cedeao se dessinait, presque inévitablement. "Je ne dirais pas que c'était inévitable mais ce n'est pas une surprise totale", explique Nina Wilen, directrice du programme Afrique de l'Institut Egmont pour les relations internationales. "Les trois juntes veulent montrer que ce sont elles qui décident. C'est le narratif de la souveraineté retrouvée qu'elles utilisent régulièrement. Elles veulent montrer ainsi qu'elles ne s'en laisseront plus conter par les instances régionales qui sont souvent présentées comme des outils de la France ou, plus largement, de l'Europe et de l'Occident. C'est un argument qui fonctionne auprès de leur population et surtout de la jeunesse".
Cedeao affaiblie mais pas morte
Les trois États ont appelé à un divorce "sans délai", or les textes de la Cedeao prévoient qu'une demande doit être déposée par écrit un an avant la rupture effective. En 2000, la Mauritanie, qui voulait s'ancrer "pour des raisons culturelles" dans l'Union du Maghreb Arabe (UMA), a rompu ses liens avec la Cedeao en respectant les prescrits des textes de l'organisation.
"Jusqu'ici, le bureau de la Cedeao n'a pas reçu de demande des trois États. Mais il est évident que l'organisation ne va pas les retenir. Mais il faudra négocier. L'organisation régionale, qui a déjà perdu beaucoup de sa crédibilité, ne va pas se contenter d'entériner l'exigence des juntes. Il faut de toute façon organiser ce départ et gérer ses conséquences régionales", poursuit le diplomate africain qui ne doute pas que le sort de l'ancien président nigérien Mohamed Bazoum, "toujours détenu à Niamey", fera partie de cette négociation.
"Il est évident que la Cedeao a perdu beaucoup de sa légitimité avec les coups d'État à répétition dans la région", confirme Madame Wilen qui n'enterre pas l'organisation pour autant. "Elle peut se réinventer avec les pays qui sont encore là et qui ont envie de travailler ensemble, mais ça sera très difficile."
L'ombre de Moscou
Avec ce divorce, les trois États voisins qui ont déjà commencé à resserrer les liens entre eux, notamment à travers l'Alliance des États du Sahel (AES), un pacte de défense mutuelle signé en septembre 2023, s'éloignent encore un peu plus de leur ancienne métropole et de l'Occident avec, en parallèle, un rapprochement avec Moscou et ses "milices" déjà présentes au Mali. Depuis une semaine, des "experts" russes ont aussi été annoncés au Burkina Faso. "On ne sait pas exactement où ils sont, ni leur nombre mais on sait que des Russes sont arrivés dans ce pays. Les termes pour les présenter sont les mêmes que ceux qui ont été utilisés lors de l'arrivée des hommes de Wagner au Mali", poursuit Mme Wilen. "Le pouvoir russe chasse sur plusieurs terrains. Il cherche à avoir plus de soutiens en Afrique pour pouvoir mieux y concurrencer l'Occident, il se rapproche aussi du flanc sud de l'Union européenne, tout en décrochant de nouveaux partenaires commerciaux alors que les sanctions occidentales pèsent sur son économie. Ces alliances permettent aussi à la Russie de perturber l'influence occidentale et lui offrent un accès à certaines ressources naturelles tout en élargissant son influence sécuritaire mais aussi politique".