Félix Tshisekedi, malgré sa large victoire électorale, est en panne d'institutions: "Il a pourri les élections"
L'Assemblée nationale somnole, le gouvernement se fait attendre et la grogne monte.

- Publié le 14-05-2024 à 14h29

"C'est le fruit du péché originel", lance un ancien député congolais qui a préféré quitter le monde politique à la veille des élections du 20 décembre dernier. "Tout le monde sait que ce qui s'est passé entre le 20 et le 27 décembre. Pourtant, tout le monde ferme les yeux. En 2018, à la fin de l'ère Kabila, le patron de la Ceni de l'époque, Corneille Nangaa, et son bras droit Norbert Bashengezi ont été placés sous sanctions par Washington pour avoir faussé le jeu politique. Aujourd'hui, l'actuel patron de la Ceni, qui a pourri les élections, n'est pas inquiété".
Majorité écrasante
Le constat est amer mais rejoint les témoignages recueillis ce 13 mai en RDC, même au sein de la famille présidentielle qui dispose à l'Assemblée nationale d'une majorité absolue de près de 475 sièges sur 500. Et pourtant, près de quatre mois après le scrutin et trois mois après la prestation de serment de Félix Tshisekedi, le pouvoir est "en latence", selon l'expression d'un diplomate africain qui connaît bien la RDC et ses équilibres complexes.
Vu les tensions en son sein, la pléthorique majorité présidentielle a dû passer par une primaire pour désigner son candidat à la présidence de l'Assemblée nationale. Le nom de Vital Kamerhe est sorti en tête de ce scrutin devant celui des présidents sortants du Sénat, Modeste Bahati, et de l'Assemblée nationale, Christophe Mboso. Le week-end prochain, le bureau de la chambre basse devrait enfin être installé et Kamerhe devrait reprendre le perchoir qu'il a occupé entre 2006 et 2009, quand un certain Modeste Bahati était son questeur.
Guerre des ego…
Mais malgré cette primaire voulue par le chef de l'État, la candidature de Vital Kamerhe ne fait pas l'unanimité. "Son surnom de Kamerhéon le poursuit", explique un député de la majorité. "C'est une bête politique dont il faut se méfier. Même dans la famille biologique du président de la République, il ne fait pas l'unanimité". Maman Marthe, la mère du président, la veuve d'Étienne Tshisekedi, ne cache pas sa sympathie pour Christophe Mboso qui a su se montrer très servile jusqu'en 2023. Ce qui lui permet d'envisager un poste de second vice-président de l'Assemblée nationale malgré ses 81 ans et le peu de poids de son parti politique.
Et course à la compensation
Le présidium de la majorité présidentielle semble avoir décidé que le Bureau de l'Assemblée nationale sera le siège des compensations politiques. Le fils de Modeste Bahati est présenté comme futur questeur avec, comme adjoint, Caroline Bemba, la sœur du ministre de la Défense Jean-Pierre Bemba. De quoi tenter d'apaiser les poids lourds qui jugent qu'ils n'ont pas été assez récompensés de leur loyauté à Félix Tshisekedi lors de son premier mandat, quitte à ébranler le sacro-saint équilibre régional qui prévaut dans ce gigantesque pays secoué par une guerre de trente ans sur sa frontière orientale.
Pour tenter de satisfaire le riche et puissant Katanga, la présidence du Sénat devrait aller au Premier ministre sortant Sama Lokonde, le poste de Première ministre revenant à Judith Tuluka issue de la province du Kongo central.
Un casting loin de faire l'unanimité au sein de la majorité. Deux cents élus frondeurs ont marqué leur opposition à ce Bureau, dénonçant "le tribalisme, le népotisme et le favoritisme". En torpillant le jeu démocratique lors des législatives pour s'offrir une majorité aussi large qu'improbable pour envisager une révision de la Constitution qui pourrait lui permettre de rester au pouvoir au-delà de son second mandat, Félix Tshisekedi, "président itinérant", selon l'expression du président Sassou Nguesso, a bâti une équipe ingérable qu'il ne peut brider qu'à coups de billets verts. Mais la guerre à l'est et le train de vie de la présidence vident les caisses de l'État. Le surpoids de la majorité menace donc la santé du pays.
