L'Argentine au bord du défaut: se tournera-t-elle vers la Chine?
A quelques jours de la date limite pour parvenir à un accord sur une partie de la dette argentine, fixée au 4 août, un groupe important de créanciers étrangers vient d'indiquer au gouvernement de Buenos Aires qu'il rejetait cette offre, trop coûteuse pour les détenteurs de dette argentine.
- Publié le 30-07-2020 à 16h00

Voilà plusieurs mois que les autorités péronistes (gauche) d'Argentine ont fait une offre de restructuration de 66 milliards de dollars de dette publique (sur un total de 324 milliards), qu'ils ont dû revoir à deux reprises en raison de son peu de succès auprès des créanciers.
L'offre initiale prévoyait de rembourser 39% des dettes contractées; la dernière propose de rembourser 53,5%. Mais les fonds d'investissement souhaitent un miminum de 56,5%.
En outre, Buenos Aires voulait disposer de trois ans pour se "remplumer" - après une présidence Macri (droite) qui a amené la pauvreté à un taux de 35% de la population, et alors que le coronavirus accentue la crise - avant de commencer à rembourser. Ce délai est passé à un an.
Assez fort pour bloquer
Ce groupe de créanciers réunit 30 fonds d'investissement, qui affirment représenter "60% des obligations de cet échange et 51% du total des obligations en circulation" - soit 60% des dettes renégociées en 2005 et 51% de celles contractées par Mauricio Macri - ce qui leur donnerait la possibilité de bloquer l'offre argentine.
Pour comprendre les enjeux de cette négociation, nous avons demandé à un spécialiste de l'Argentine, Xavier Dupret, économiste à la Fondation Jaquemotte, de décrypter cette actualité pour nous.
Peut-on comparer la situation actuelle avec la crise de 2001, qqui avait obligé le président péroniste Nestor Kirchner a renégocier une dette colossale en 2005?
Il est vrai que la situation actuelle se caractérise par une série de points communs avec celle qui prévalait à l'époque. Il y a 20 ans, la dette publique représentait 90 % du PIB argentin, exactement comme aujourd'hui. Pour faire face à cette dette extérieure, les réserves en devises de l'Argentine représentaient, en 2002, 11% du PIB contre 10% en 2019. Nous sommes dans une situation comparable à la grande débâcle de 2001. Le FMI lui-même dit que la dette argentine actuelle est insoutenable. Mais la position de Buenos Aires aujourd'hui est moins dure que sous Néstor Kirchner: ce dernier proposait, en 2005, une restructuration à hauteur de 75 % du stock de la dette, soit payer 25% des sommes dues.
Les premières propositions de Buenos Aires pour cette restructuration n'avaient-elles pas déjà été acceptées par une partie des créanciers, début 2020?
Oui, mais ces créanciers-là étaient loin de représenter une masse critique suffisante pour considérer qu'un accord était conclu. Depuis, d'importants acteurs se sont positionnés négativement face à l'initiative de Buenos Aires. C'est notamment le cas de BlackRock, le plus important fonds d'investissement au monde avec 6.840 milliards de dollars d'actifs sous son contrôle; à titre de comparaison, la production annuelle du Japon est donc inférieure de 50% aux possessions de BlackRock.... Des acteurs de cette taille mènent inévitablement la danse dans des processus de restructuration.
Qu'est-ce qui explique le durcissement des créanciers?
La proposition argentine de restructuration de la dette inclut, en tant que mesure de conciliation avec les créanciers, un "bon" lié aux exportations du pays. Autrement dit, les créanciers devront accepter une réduction de la dette nominale mais se verront attribuer, pour adoucir la mesure, un titre qui leur octroiera, à titre de compensation, une part des exportations agricoles du pays. Pour que cette formule fonctionne, l'Argentine aura besoin d'investissements pour stimuler la production. BlackRock le sait et monnaie donc durement son adhésion à la restructuration de la dette argentine.
Cette dureté ne va-t-elle pas encourager Buenos Aires à se tourner vers la Chine?
C'est une éventualité très plausible. Après tout, la Chine n'a pas prêté tellement d'argent à l'Argentine: 13,5 milliards de dollars de prêts pour des travaux d'infrastructure et 3 milliards pour le secteur de l'énergie. Ces prêts ont l'avantage d'avoir été consentis pour doter l'Argentine d'infrastructures qui permettront au pays de dégager de la croissance à l'avenir et donc d'engranger des rentrées fiscales pour rembourser la dette. La dette à l'égard de la Chine équivaut à un peu plus de 5,5 % du volume de la dette argentine; pour la Chine, ces prêts ne représentent que 0,5 % de ses réserves de change. Il y a, comme on dit, de la marge.
Sous l'angle politique, j'observe que le président Alberto Fernández semble exclure toute nouvelle concession du gouvernement vis-à-vis des créanciers.
Y a-t-il une autre issue pour Buenos Aires que se tourner vers la Chine?
Si la corde est cassée avec les marchés financiers occidentaux, je ne vois pas d'autre option pour l'Argentine. La précédente restructuration de la dette argentine a duré de 2001 jusque 2009, soit à peu près une décennie. A l'époque, le pays était, certes, coupé des marchés mais le boom sur les matières premières lui garantissait un confortable excédent commercial, qui lui permettait de trouver des devises. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Le soja (dont l'Argentine est le principal producteur mondial) a perdu près de 45% de sa valeur sur les marchés depuis juillet 2008. Si l'Argentine tournait le dos aux Occidentaux, ce serait un événement géopolitique et géoéconomique très significatif. L'Argentine est, en effet, un des piliers du Mercosur (NDLR: marché commun du cône sud de l'Amérique latine) et un acteur d'importance mondiale pour ce qui est de la production d'aliments. Le pays produit, en effet, de la nourriture pour 440 millions d'habitants (soit 10 fois sa population). Contrôler l'accès aux capitaux d'un tel pays n'est pas rien en termes de puissance sur la scène mondiale.
Pourquoi cette négociation sur 66 milliards de dollars est-elle si importante? L'Argentine a encore 250 autres milliards de dette...
Pour Buenos Aires, renégocier cette dette représente un allègement des remboursements à effectuer au cours des prochaines années, le temps de relancer l'économie nationale. Mais pour les créanciers, c'est une perte à un mauvais moment; nous sommes, en effet, en pleine crise du coronavirus. Les faillites vont se multiplier en Europe et aux Etats-Unis. Pour eux, cette renégociation tombe à un bien mauvais moment.