Clash Trump-Zelensky : "Les Européens doivent aujourd'hui plus que jamais imaginer une architecture de sécurité collective"
Selon l'historien américain Max Paul Friedman, l'épisode du 28 février, à la Maison-Blanche "n'est pas d'un accident de la route sorti de nulle part" et "un clou de plus dans le cercueil de l'alliance transatlantique"
- Publié le 02-03-2025 à 10h23

Max Paul Friedman est professeur d'histoire et de relations internationales à l'American University (AU) à Washington. Il a contribué à l'anthologie collective The Cambridge History of America and the World et est l'auteur de Rethinking Anti-Americanism : The History of an Exceptional Concept in American Foreign Relations.
Comment interprétez-vous ce qui s'est passé dans le Bureau ovale vendredi ?
Je ne sais pas si c'était volontaire – la Maison-Blanche le nie – mais il ne s'agissait pas d'un accident de la route sorti de nulle part : Vance et Trump ont délibérément écrasé Zelensky avec l'équivalent des chars Abrams qu'ils ne fourniront plus à l'Ukraine… Trump le déteste au moins depuis juillet 2019, lorsqu'il a gelé près de 400 millions de dollars d'aide militaire à l'Ukraine et a appelé le président ukrainien nouvellement élu pour lui dire que qu'il devait lui remettre des preuves (inexistantes) d'affaires de corruption impliquant Hunter Biden en Ukraine s'il voulait ses armes. Zelensky a refusé.
Est-ce un tournant majeur dans les liens transatlantiques ?
C'est un clou de plus dans le cercueil de l'alliance transatlantique. Il y a bien sûr eu des périodes de tension auparavant, notamment sur le partage des dépenses militaires pendant la guerre froide, les critiques de De Gaulle à l'égard de la guerre du Vietnam [1964-1973] et la sortie du commandement intégré de l'Otan [en 1966], l'opposition de la France et de l'Allemagne à l'invasion américaine de l'Irak [en 2003], entre autres. Mais Trump est le premier président américain à suggérer qu'il ne peut pas défendre les démocraties européennes. Il ajoute l'insulte à l'injure en préparant une guerre commerciale contre l'Europe, réduisant ainsi les ressources dont elle aurait besoin pour son réarmement.
L'Europe va devoir concevoir une stratégie militaire et diplomatique visant un règlement viable et durable en Ukraine.
Dans le même temps, il envoie ses principaux conseillers se rapprocher de l'extrême-droite et accuser les dirigeants européens démocratiquement élus de constituer une "menace de l'intérieur". Désormais, les leaders du Vieux continent doivent être conscients du fait qu'ils doivent aborder la crise ukrainienne sans pouvoir compter sur le soutien diplomatique, militaire ou économique des États-Unis. Que ce soit par l'intermédiaire de l'Union Européenne (UE) ou d'une coalition de bonnes volontés composée de la plupart de ses membres d'origine, dont la Grande-Bretagne et peut-être la Pologne et les Pays baltes, l'Europe va devoir concevoir une stratégie militaire et diplomatique visant un règlement viable et durable en Ukraine. La forme que cela prendra est incertaine, mais cela pourrait signifier d'abandonner l'objectif maximaliste de la restitution de tout le territoire ukrainien.
Les garanties de sécurité européennes sans le soutien des États-Unis sont moins fortes, mais ne sont pas sans valeur : étant donné que les Ukrainiens ont été capables de combattre seuls la Russie jusqu'à l'impasse actuelle, imaginez ce que les forces combinées de la Finlande, de la Pologne, de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne et de la France pourraient offrir comme moyen de dissuasion face à une future agression russe. Le portefeuille et les équipements militaires américains seraient utiles, mais elles ne constituent pas la seule recette pour assurer la sécurité.
Pourquoi Donald Trump et J.D. Vance se donnent-ils autant de mal à défendre la Russie de Poutine ?
On ne peut plus ignorer les preuves : Trump et Vance, comme une grande partie de la droite dure aux États-Unis, considèrent Poutine comme un leader dans la lutte internationale pour affirmer la suprématie des chrétiens blancs contre leurs ennemis perçus. Ces derniers sont les musulmans, les personnes de couleur, les individus LGBTQ et les démocrates libéraux ou sociaux-démocrates – parfois confondus avec les juifs – qui défendent ces communautés, y compris leur droit à migrer. L'adhésion de la droite à Viktor Orban, une véritable rock star pour elle, a longtemps été assez ouverte. En revanche, l'attitude envers Poutine a été plus voilée en raison de la mauvaise presse autour des atrocités commises au cours de la première année de la récente guerre en Ukraine et de la présence des membres antirusses du Parti républicain.
Mais ces derniers disparaissent ou rentrent dans le rang. Trump fait l'éloge du "génie" de Poutine et admire les dictateurs depuis un certain temps. Il s'est félicité de l'écrasement par le Parti communiste chinois des manifestations de la place Tiananmen en 1989 et a proclamé son "amour" pour Kim Jong Un. À en juger par son histoire personnelle et ses efforts actuels pour démanteler les garde-fous qui pèsent sur le pouvoir présidentiel aux États-Unis, on a le sentiment qu'il aimerait faire partie de ce club.
Au-delà de l'Ukraine, quelles sont les conséquences de ce repositionnement américain sur l'ordre mondial qui prévaut depuis la fin de la Seconde Guerre ?
Cet ordre mondial ne devrait pas être excessivement idéalisé. Il a maintenu la paix en Europe pendant longtemps, mais a ouvert la voie – ou a été miné à plusieurs reprises – par les violations américaines du droit et de l'ordre international à travers des interventions ouvertes et secrètes : l'Iran et le Guatemala dans les années 1950, Cuba et le Vietnam dans les années 1960, le Chili et l'Angola dans les années 1970 et le Salvador et le Nicaragua dans les années 1980. Les États-Unis ont porté un coup dévastateur à cet ordre mondial avec la guerre en Irak de 2003 et ses retombées. Soyons donc lucides sur les limites de ce concept.
Il ne faut pas paniquer et se mettre au travail.
Il existe même une controverse parmi les historiens autour de l'idée répandue que le parapluie de sécurité américain est responsable de la paix européenne d'après-guerre, avec la célèbre phrase du Lord Ismay, le premier secrétaire général de l'OTAN de 1952 à 1957, qui disait que le rôle de l'organisation transatlantique était de garder "les Russes à l'extérieur, les Américains à l'intérieur et les Allemands à terre". Peut-être... L'historien George Kennan pensait que si les États-Unis avaient adopté une approche moins conflictuelle à l'égard de l'Union soviétique, la détente aurait pu prospérer plus tôt et l'empire soviétique s'effondrer plus rapidement.
Refaire l'histoire est un exercice intellectuel stérile. En revanche, il est clair que les Européens doivent aujourd'hui plus que jamais imaginer, puis construire, une architecture de sécurité collective qui reflète leurs valeurs communes. Celle-ci doit dépendre principalement de leurs propres ressources économiques, militaires et diplomatiques. Bref, il ne faut pas paniquer et se mettre au travail.

