Le Groenland va poursuivre sa marche vers l'indépendance, à bonne distance des États-Unis
Les législatives confirment que le désir des Groenlandais reste l'émancipation à l'égard du Danemark, et aucunement un passage sous souveraineté américaine, dont presque personne ne veut.

- Publié le 13-03-2025 à 18h22
- Mis à jour le 14-03-2025 à 09h17

La victoire inattendue de l'opposition de centre-droit aux élections législatives anticipées de mardi, au Groenland, peut prêter à des interprétations différentes sur place comme à Copenhague ou Washington. Et autoriser autant d'hypothèses sur la probabilité de voir la plus grande île du monde, mais aussi son territoire le moins densément peuplé (57 000 habitants sur 2,2 millions de km2, soit trois fois la France), résister ou non aux velléités américaines de s'en emparer.
L'analyse est rendue compliquée par le fait que les principaux partis qui briguaient les suffrages des quelque 41 000 électeurs sont tous, à droite comme à gauche, en faveur de l'indépendance du Groenland, auquel l'ancienne puissance coloniale danoise a accordé un statut d'autonomie en 1979, ne conservant que les prérogatives régaliennes traditionnelles en matière de défense, de politique monétaire et de relations extérieures. L'île a même obtenu de sortir de l'Union européenne en 1985, douze ans après y être entrée avec le Danemark, pour ne conserver qu'un statut de territoire associé. Seuls diffèrent, entre ces partis, le calendrier et les modalités de ce qui apparaît comme l'inéluctable séparation avec une métropole située à 3 500 km.
Un refus massif de devenir américain
Or c'est sur cette aspiration consensuelle à l'émancipation vis-à-vis du Danemark que la Maison-Blanche fonde ses espoirs d'annexer le Groenland. Des espoirs qui ne sauraient être que modérés si l'on en juge par un sondage réalisé en janvier : seulement 6 % des Groenlandais se verraient bien devenir américains, alors que 85 % en rejettent catégoriquement l'éventualité. Aucun des 213 candidats aux 31 sièges du Parlement local n'en défendait l'idée. Il est vrai que le Danemark donne déjà au Groenland bien plus que ce que les États-Unis accordent à leurs territoires d'outre-mer. Pourquoi, ironise-t-on à Copenhague, les Groenlandais voudraient-ils devenir une sorte de "Porto Rico de l'Atlantique-Nord" ?
"Nous ne voulons pas être américains. Nous ne voulons pas être danois. Nous voulons être groenlandais, et nous voulons notre indépendance dans le futur", a prévenu mercredi Jens-Frederik Nielsen, le chef de Demokraatit, qui a remporté les élections et devrait donc devenir, à 33 ans, le prochain Premier ministre du Groenland. Avec 30 % des suffrages (contre 9 % en 2021), il lui faudra, toutefois, former une coalition, sans doute avec Naleraq, une formation arrivée deuxième et créditée de 24,5 % des votes. Ce parti voudrait accélérer la marche vers l'indépendance et prône, dans ce contexte, une coopération plus étroite avec Washington, mais sans vouloir pour autant un rattachement aux États-Unis.
Des électeurs sans état d'âme
Si le scrutin avait été convoqué dans le climat de tension "sans précédent" créé par les propos belliqueux de Donald Trump (il a réitéré devant le Congrès, le 4 mars, sa promesse que l'Amérique obtiendrait le Groenland "d'une façon ou d'une autre"), les électeurs n'ont pas paru exagérément émus. Outre la sempiternelle question des relations avec le Danemark, la campagne fut, comme à l'ordinaire, axée sur les problèmes de la vie quotidienne (économie, santé, éducation, etc.) et, avec 71 %, le taux de participation a été strictement conforme à la moyenne habituelle (quoique plus élevé que les 66 % de 2021).
Les Groenlandais ne sont pas dupes des intentions américaines, et encore moins depuis la rupture de la solidarité avec les Ukrainiens et la volonté affichée de faire main basse sur les richesses de l'ex-république soviétique. C'est la même logique que l'Administration Trump poursuit à leur égard, pensent-ils, en sachant que leur île renferme 39 des 50 minerais inscrits sur une liste des besoins critiques des États-Unis.
Rivalité avec la Chine et la Russie
Le président américain a également invoqué des considérations de sécurité, le Groenland étant à la croisée de routes maritimes que le réchauffement climatique rend plus accessibles. Les États-Unis disposent, toutefois, déjà d'une base militaire à Pituffik, héritière de la tout aussi fameuse que controversée "sentinelle stratégique" de Thulé. Au plus fort de la guerre froide, quelque 10 000 soldats américains y étaient stationnés – en un endroit des plus symboliques, à mi-chemin entre Washington et Moscou par la route du Pôle.
Le Groenland est, par ailleurs, de facto intégré à l'Otan. Les Groenlandais ne perçoivent pas les raisons d'être davantage impliqués dans ce qui est à l'évidence une rivalité entre Américains, Russes et Chinois dans la région, encore moins d'en devenir les otages.
Une vieille obsession
Dès son premier mandat, Donald Trump avait exprimé le souhait d'acquérir le Groenland. Il ne faisait somme toute que succomber à un atavisme politique, les responsables américains n'ayant jamais cessé de penser que l'île voisine appartenait à leur sphère d'influence, bien plus qu'à celle d'un lointain petit royaume européen.
En 1868 déjà, le secrétaire d'État William Seward, le même qui négocia le rachat de l'Alaska à la Russie l'année précédente, mena des pourparlers pour acquérir le Groenland (et l'Islande). Ils n'aboutirent pas, mais le projet ne disparut pas pour autant. Il refit surface tout au long du siècle dernier, et encore sous les présidences de Truman et Eisenhower. Washington mit sur la table l'équivalent d'un milliard de dollars d'aujourd'hui, mais rien n'y fit. Au moins les Groenlandais ont-ils ainsi conscience de leur valeur.
