Quand l'Administration Trump purge aussi l'histoire des États-Unis : le Pentagone supprime la page web sur un des leveurs du drapeau à Iwo Jima
Sous prétexte fallacieux de ne plus distinguer les combattants, le Pentagone gomme les faits d'armes de minorités dont les "caractéristiques immuables" sont à l'origine de leur sacrifice.

- Publié le 18-03-2025 à 16h34
- Mis à jour le 22-04-2025 à 14h51

Au début, on a cru à un excès de zèle… Quand Pete Hegseth a pris ses fonctions de ministre de la Défense, fin janvier, il a ordonné l'application stricte du décret contre l'inclusion signé par Donald Trump. Outre les références aux personnes transgenres, l'armée de l'air américaine avait aussitôt annoncé qu'elle n'enseignerait plus l'histoire des Tuskegee Airmen (quelque 15 000 pilotes et mécaniciens noirs qui ont servi durant la Seconde Guerre mondiale), ni celle des Women Airforce Service Pilots (WASP) (les femmes qui ont servi dans les airs). L'émoi suscité par ce révisionnisme a contraint le secrétaire à la Défense Pete Hegseth à ordonner à l'Air Force de rétropédaler.
Mais le Washington Post a révélé, mardi, que le Pentagone a également supprimé les pages web consacrées aux Amérindiens ayant servi sous les drapeaux durant la Seconde Guerre mondiale, notamment les célèbres windtalkers navajos (utilisés comme codeurs car une fois cryptée leur langue connue d'eux seuls était indécodable par l'ennemi). Egalement effacée de la mémoire en ligne de l'armée américaine, l'histoire d'Ira Hayes, un Indien Pima, qui fit partie des Marines immortalisés sur l'emblématique photo intitulée "Lever le drapeau sur Iwo Jima", sur le Mont Suribachi, en février 1945. L'image, iconique, signée par le photographe Joe Rosenthal de l'Associated Press, a galvanisé la nation américaine pour l'ultime levée de fonds publics, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que la banqueroute menaçait l'État fédéral américain. Le cliché a obtenu le prix Pulitzer de la photographie et a servi de modèle au monument de l'U.S. Marine Corps War Memorial, situé à proximité du cimetière militaire d'Arlington.

Des pages et figures majeures de l'histoire américaine
Ira Hayes, écrivent nos confrères du Washington Post, était "célébré comme un emblème des 'contributions et sacrifices que les Amérindiens ont apportés aux États-Unis, non seulement dans l'armée, mais aussi dans tous les domaines de la vie'". Héros malgré lui, affecté par la culpabilité du survivant alors que plusieurs de ses frères d'arme étaient morts dans l'anonymat, Ira Hayes sombra dans l'alcoolisme et vécu dans la misère, après le conflit. Clint Eastwood a relaté son histoire et celle, complexe, des autres Marines de la photo dans son film Mémoire de nos pères (2006). John Woo a exhumé, pour sa part, l'histoire méconnue des codeurs navajos dans Windtalkers (2002).
La purge efface plusieurs pages et figures majeures de l'histoire militaire américaine. Elle porte, notamment, sur un officier nordiste, le colonel Ely S. Parker, membre de l'état-major d'Ulysses Grant, le général en chef de la Fédération. Cet Indien Seneca est réputé pour avoir rédigé les termes de la capitulation de la Confédération à Appomattox, à la fin de la Guerre de Sécession. De nombreux Amérindiens ont combattu dans l'armée nordiste ou ont, même, participé aux "guerres indiennes". De même, des cavaliers afro-américains, les Buffalo Soldiers, ont servi dans l'armée. Le site web Task & Purpose, qui couvre l'actualité militaire aux États-Unis, a rapporté que le cimetière national d'Arlington a supprimé de son site web les liens vers les biographies d'éminents militaires noirs, hispaniques et de femmes qui se sont illustrées sous les drapeaux.
Un argumentaire pernicieux
La manœuvre est justifiée par un mémo du Pentagone intitulé "digital content refresh". Il interdit désormais de distinguer des membres des forces armées et des anciens combattants sur la base de leurs "caractéristiques immuables". En d'autres termes, il interdit de distinguer les services des minorités sous les drapeaux, parfois à des époques où la ségrégation et le racisme sévissaient encore au sein des forces armées américaines. Interrogé par le Post, le porte-parole du Pentagone, John Ullyot, a publié une déclaration qui ne mentionne pas la suppression de sites web spécifiques, mais qui salue le "respect rapide" du décret présidentiel par le ministère.
L'argumentaire est un renversement sémantique pernicieux. Ce sont, précisément leurs "caractéristiques immuables" qui ont valu à certains combattants d'être confinés à des unités ségréguées, homogènes ethniquement et distinguées du reste de l'armée. Certains en subirent un surcroît de violence du camp adverse. On commémore encore en Belgique la mémoire des "Onze de Wereth", un peloton d'artilleurs afro-américains fait prisonniers, torturés, exécutés et mutilés par des SS allemands durant la Bataille des Ardennes, en décembre 1944. La page qui leur est consacrée sur le site de l'ambassade des États-Unis en Belgique est, à ce jour, encore en ligne.
Le sacrifice des Nisei
La suppression de la page du 442e régiment d'infanterie a suscité un tollé. Cette unité de "Nisei", des Américains d'origine japonaise, tous volontaires (alors que leurs familles étaient incarcérées par le gouvernement américain) s'est distinguée par sa bravoure à Monte Cassino, en Italie, puis par son sacrifice dans les Vosges, en brisant l'encerclement qui menaçait une autre unité (fait d'armes entré dans la légende militaire américaine comme celui du Lost Bataillon ou Bataillon perdu).
Son combat, au prix de lourdes pertes, a valu au 442e de devenir l'unité de sa catégorie la plus décorée de l'histoire militaire des États-Unis. La page de l'armée qui lui est consacrée rappelle que ses soldats ont combattu sur deux fronts, "les Allemands en Europe et les préjugés en Amérique". L'unité a reçu sept citations présidentielles et un record de Purple Hearts (la médaille décernée aux blessés au combat). L'un de ses vétérans, Daniel Inouye, a été sénateur de Hawaï, de 1963 à 2012 et a été président pro tempore du Sénat des États-Unis (soit le sénateur de plus haut rang) de 2010 à 2012.