Le phénomène "Z" qui a conquis les New-Yorkais
Un immigrant sorti de nulle part, jeune, musulman et de gauche : Zohran Mamdani veut changer New York, le Parti démocrate et la façon de faire de la politique. Retour sur une élection qui a subjugué la jeunesse new-yorkaise, mais embarrasse l'establishment démocrate.

- Publié le 11-11-2025 à 08h01
- Mis à jour le 11-11-2025 à 08h56

New York est la ville de tous les superlatifs, de toutes les extravagances, de tous les extrêmes. Elle est capable d'enfanter aussi bien Donald Trump que Zohran Mamdani. Malgré quoi les New-Yorkais ont été surpris par le "phénomène Z" et l'élection de leur futur maire mardi dernier. Une élection qui n'est pas un accident, quand bien même, avec 50 % des voix, Mamdani est loin des 73 % de Bill de Blasio, un autre Démocrate "de gauche", en 2013.
Gagner avec 50 % des suffrages, après tout, c'est ce que fit le Républicain Michael Bloomberg en 2011 et il ne devait pas affronter un rival dans son propre camp. Mamdani a écarté deux fois Andrew Cuomo, héritier d'une dynastie démocrate et star de la vie politique new-yorkaise, battu dans les primaires et vainement revenu en indépendant dans le scrutin du 4 novembre.
Des bus gratuits à Wall Street
L'élection d'un milliardaire comme Bloomberg, qui fit trois mandats à City Hall (de janvier 2002 à décembre 2013), rappelle combien est singulière celle de Mamdani. Voilà, en effet, la capitale mondiale du capitalisme, dont Wall Street est un symbole probablement plus fort que la statue de la Liberté, confiée à un "dangereux gauchiste". C'est du moins la perception des Américains qui ne l'aiment pas.
Certains d'entre eux, à la suite de Donald Trump, qualifient de "communiste" ce Démocrate épris de justice sociale en qui les Européens reconnaîtraient plus volontiers un socialiste. Parmi ses mesures les plus radicales figure la gratuité des bus – une réalité déjà dans plusieurs villes d'Europe, de Dunkerque à Tallinn, et même au… pays des banques, le grand-duché de Luxembourg.
Faire arrêter Netanyahou
Zohran Mamdani ne bouscule pas que les idéologies, il est vrai. Il devient le premier maire musulman d'une ville toujours marquée par les attentats du 11 septembre 2001. Ce handicap, le candidat en a fait une force, délibérément assumée. En campagne, il a effectué la tournée des mosquées, allant à la rencontre de ses coreligionnaires qui ont souffert, et souffrent parfois encore, de l'islamophobie que la tragédie a nourrie. Par conviction, et non pas par calcul électoral, s'est-il justifié.
Dans la plus grande ville juive du monde, ce choix n'a pas rassuré ceux qui se sont très tôt inquiétés de l'engagement de Zohran Mamdani pour la cause palestinienne. L'homme a d'emblée dénoncé la démesure des représailles israéliennes aux massacres du 7 octobre 2023 et n'a pas tardé à parler de génocide à Gaza. Il a promis qu'il ferait arrêter Benjamin Netanyahou s'il venait à mettre le pied dans la ville dont il serait le maire. D'aucuns doutent qu'il ait jamais l'autorité légale pour le faire et beaucoup pensent que l'idéalisme cédera inévitablement devant les contraintes du pouvoir.
Mamdani insiste néanmoins sur la nécessité de respecter les décisions de la Cour pénale internationale – dont les États-Unis récusent la légitimité. Cette intransigeance lui a certainement coûté des voix, mais peut-être moins qu'il n'y paraît car les Démocrates, y compris ceux de confession juive, sont nombreux à désavouer la politique du Premier ministre israélien et à remettre en cause le soutien inconditionnel de l'Amérique de Donald Trump.
Un nouveau "Boy Mayor"
Les électeurs pouvaient avoir un autre motif d'inquiétude. Zohran Mamdani, 34 ans depuis le 18 octobre, est le plus jeune maire de New York dans l'histoire moderne de la ville – que l'on fait remonter à 1898, quand Brooklyn, le Queens et Staten Island furent annexés à Manhattan et au Bronx pour former l'agglomération actuelle avec ses cinq arrondissements. Son seul concurrent, qu'on surnomma justement "the Boy Mayor", John Purroy Mitchel, était de trois mois plus âgé quand il fut élu en 1913. Seul un dénommé Hugh Grant aurait été plus jeune, mais c'était en 1889 et les sources ne s'accordent pas sur sa date de naissance, lui donnant ici 30 ou 31 ans, là 36 ou 39.
La controverse ne passionnera sans doute que les historiens car, plus que la jeunesse du maire, ce qui préoccupe les New-Yorkais, c'est son impréparation – dont, toutefois, Cuomo fit sans succès le principal argument de son réquisitoire contre lui. Fils de la cinéaste internationalement reconnue Mira Nair et d'un professeur de science politique à l'université Columbia, Zohran Mamdani est né à Kampala et a brièvement vécu au Cap, avant d'émigrer avec ses parents aux États-Unis à l'âge de sept ans.
Du rap et du socialisme
Après le lycée à New York, Mamdani s'inscrit au Bowdoin College, une petite université du Maine dont la principale fierté est d'avoir vu passer sur ses bancs le romancier Nathaniel Hawthorne. Il en sort diplômé d'études afro-américaines en 2014, mais on retient surtout qu'il y a fondé un chapitre de Students for Justice in Palestine, une organisation propalestinienne que certains tiennent pour proche du Hamas. Mamdani a partagé ensuite sa courte vie professionnelle entre un emploi de conseiller en prévention des saisies immobilières, des prestations de rappeur dans les stations du métro new-yorkais et des contributions le plus souvent bénévoles aux campagnes électorales de personnalité affiliées, comme lui, aux Democratic Socialists of America (DSA).
Naturalisé américain en 2018, Zohran Mamdani s'est lancé dès l'année suivante en politique, briguant, sous l'étiquette démocrate, un siège à l'Assemblée de l'État de New York dans un district du Queens qui accueille à la fois beaucoup de musulmans et de nombreux sympathisants "socialistes". Il est élu en 2020, puis sera reconduit en 2022 et 2024.
Une grève de la faim pour les taxis
L'homme n'a jamais faibli dans sa défense de la veuve et de l'orphelin, s'opposant aux expulsions abusives, défendant les transports publics, encourageant les énergies renouvelables, n'hésitant pas à descendre dans la rue. En octobre 2021, il s'était joint à une grève de la faim des chauffeurs de taxi new-yorkais incapables de rembourser leurs dettes – beaucoup étaient originaires du Sous-Continent indien. Ils finirent par obtenir gain de cause. L'épisode n'a été oublié ni à New York ni en Asie du Sud, où les médias l'ont rappelé ces dernières semaines.
D'aucuns ironisent sur le fait que, pour toute compétence en matière de direction et de gestion, Mamdani aurait eu cinq collaborateurs sous ses ordres au capitole d'Albany, la capitale de l'État. C'est assurément peu à l'heure de prendre les commandes d'une mairie qui dispose d'un budget de 112 milliards de dollars et emploie 300 000 personnes, au service de 8,3 millions d'habitants.
L'écoute et le dialogue
L'intéressé en est le premier conscient. Une fois les primaires gagnées, il s'est fait un devoir de rencontrer tout ce que New York compte de personnages influents, du monde des affaires et de la culture aux rabbins et aux prélats. En juillet, il a passé deux jours avec les membres du Partnership for New York City, qui réunit les banques, les cabinets d'avocats et les grandes entreprises de la ville. Les participants en sont sortis, sinon convaincus par la vision du futur maire, du moins rassurés par sa capacité d'écoute et sa volonté de dialogue.
L'inexpérience était, au demeurant, le dernier reproche qu'aurait songé à faire au candidat un segment déterminant de son électorat : la jeunesse. Le programme de Zohran Mamdani et peut-être plus encore sa personnalité ont créé un engouement exceptionnel chez les jeunes, attirant à lui, au Parti démocrate et plus généralement à la politique des dizaines de milliers de primo-votants. Pour leur parler, Mamdani a mené une "campagne digitale" révolutionnaire.
L'emballement des réseaux sociaux
Alors que des candidats plus âgés se prêtent au jeu des réseaux sociaux de mauvaise grâce, parce que l'époque l'exige, lui l'a fait avec un enthousiasme communicatif. Il a produit ses propres contenus – en profitant de la double expertise de sa mère et de son épouse, Rama Duwaji, une artiste d'origine syrienne, pour leur donner une qualité professionnelle confinant à l'esthétisme. Maisl il a également persuadé les internautes de créer eux-mêmes, sur TikTok notamment, des vidéos. Certaines sont devenues virales et l'emballement fut extraordinaire.
Si l'on sait, depuis Marshall McLuhan, que "le médium est le message", c'est évidemment sur le fond, et pas uniquement sur la forme, que Zohran Mamdani s'est fait élire. Avec un mot-clé : "affordability", le souci de rendre la vie à New York "abordable" en préconisant le gel provisoire de certaines catégories de loyers, la gratuité des transports et des crèches, le développement de l'école publique…
L'appartenance aux minorités
Les propositions ne pouvaient que résonner auprès des jeunes comme des milieux défavorisés. Et des minorités, auxquelles Mamdani revendique son appartenance, en se réclamant d'un père qui fut toujours en minorité : "musulman en Inde, Indien en Ouganda, les deux en Amérique". Son deuxième prénom, Kwame, fait référence à Kwame Nkrumah, héros de l'indépendance du Ghana, qui fit des études universitaires aux États-Unis dans des conditions, selon lui, misérables.
Les journalistes n'ont pas tardé à forger le slogan "It's affordability, stupid" pour expliquer le succès de Zohran Mamdani, en référence à la phrase culte "It's the economy, stupid" qui résumait la priorité judicieusement donnée par Bill Clinton, en 1992, aux questions économiques et à leur impact sur la vie quotidienne des Américains. Le portefeuille restera toujours la première préoccupation des électeurs. Mamdani l'a bien compris, en se montrant proche des gens avec une sincérité qui a fait mouche. "Il est comme nous" est un jugement qu'on a souvent entendu durant la campagne.
Frilosité chez les Démocrates
Le paradoxe, c'est que les édiles du Parti démocrate ne savent pas quoi en penser. Kathy Hochul, qui a succédé à Andrew Cuomo comme gouverneur de l'État de New York, s'est résolue à soutenir Mamdani, mais non sans réticences et tergiversations ; elle a promis de l'aider à former son équipe à la mairie. Le chef de la minorité démocrate à la Chambre, Hakeem Jeffries, ne lui a exprimé son appui qu'une dizaine de jours avant le scrutin. Quant au chef de la minorité au Sénat, Chuck Schumer, il a gardé jusqu'au bout ses distances et s'est refusé à dire pour qui il a voté… Plusieurs élus démocrates ont pareillement traité le candidat en pestiféré.
Sans doute certains sont-ils durablement effrayés par les outrances passées de Zohran Mamdani, que le candidat a pourtant reniées par la suite (il a ainsi présenté ses excuses à la police de New York pour l'avoir jadis accusée de racisme et demandé qu'on supprime son financement). D'autres redoutent que l'élection du "socialiste" donne du grain à moudre à Donald Trump quand il dénonce la "radicalisation" du Parti démocrate, ce qui, pensent-ils, pourrait compromettre les chances de victoire, l'an prochain, aux législatives de la mi-mandat.
Le futur maire estime, au contraire, qu'il a montré la voie à suivre pour battre les Républicains : des valeurs à défendre et une rage de vaincre. C'est sa manière de rendre au Parti démocrate une ligne, une identité et, pour tout dire, une âme.