Dallas, son univers impitoyable pour les musulmans
Dans la diatribe des Républicains contre l'immigration au Texas, "l'invasion" des musulmans a remplacé celle des Latinos. Le discours n'en est que plus radical. Et plus stupéfiant. Au cœur de la cible, "Sharia City", près de Dallas.

- Publié le 23-02-2026 à 14h32

Un immigrant en chasse un autre au Texas. Après les "hordes de criminels" latino-américains qui franchissent le Rio Grande, c'est une "invasion" de musulmans que les Républicains dénoncent à la veille des primaires de leur parti pour les élections de la mi-mandat en novembre. Leur discours décomplexé ne s'embarrasse guère de nuances. Il va jusqu'à faire croire que, si rien n'est fait, les Texans vivront bientôt sous la charia.
Maintenant que le flux migratoire s'est tari à la frontière avec le Mexique, sous l'effet des mesures prises depuis le retour de Donald Trump, les Républicains se trouvent privés d'un de leurs principaux arguments de campagne. Par ailleurs, leur pouvoir d'attraction auprès de l'électorat hispanophone, dont le poids devient déterminant au Texas, pâtit indirectement des excès commis par la police de l'immigration (ICE) aux dépens souvent de migrants venus d'Amérique latine. Il leur faut donc tenir un langage qui rassure la population blanche, sans détourner davantage les Latinos vers les Démocrates.
Les Afghans pris pour cible
Les musulmans forment la cible idéale. Ils représentent à peine 2 % de la population au Texas, mais leur nombre a rapidement augmenté ces dernières années. Ils forment, en outre, des communautés compactes dans la périphérie des grandes villes, la conurbation Dallas – Fort Worth en particulier, renforçant l'impression d'une immigration importante, voire massive. L'installation de réfugiés afghans, après la chute de Kaboul et le retrait américain de 2021, suscite aussi un malaise grandissant, et plus encore depuis qu'un Afghan, père de cinq enfants, a tiré sur des soldats de la Garde nationale déployés à Washington, tuant une jeune femme de 20 ans, le 25 novembre dernier, non loin de la Maison-Blanche.
Peu ou mal informés, les citoyens texans tendent à projeter l'idéologie extrémiste des Talibans sur les Afghans qui ont fui leur régime de terreur. Leurs élus ne font rien pour les détromper. Ils accusent, au contraire, les réfugiés afghans et plus largement les immigrants musulmans de propager des convictions islamistes évidemment contraires aux valeurs américaines, faisant d'eux une menace pour la civilisation de leur pays d'accueil.
Une communauté diabolisée
Donald Trump avait lui-même diabolisé la communauté après l'attentat de novembre, ordonnant non seulement l'arrêt des procédures d'admission des demandeurs d'asile afghans, mais exigeant aussi la révision des dossiers de tous ceux qui ont pu entrer aux États-Unis depuis l'été 2021. Beaucoup, sinon tous, ont pourtant été, de près ou de loin, des collaborateurs des forces de l'Otan qui ont occupé l'Afghanistan pendant vingt ans. Rester dans le pays les aurait exposés à des représailles, la prison ou la mort.
La phobie de l'islamisme a viré à l'hystérie au Texas, où le Sénat local est saisi d'un projet de loi visant à garantir que "les Texans ne seront jamais soumis au joug de la charia". Dans l'immédiat, le gouverneur républicain de l'État, Greg Abbott, a fait officiellement qualifier d'organisation terroriste le Council on American-Islamic Relations (CAIR), la plus grande association de défense des droits de la communauté musulmane dans le pays. Car l'intention est aussi de porter le combat à l'échelle nationale : les députés républicains du Texas au Congrès y ont formé un groupe nommé "Sharia-Free America Caucus".
Un certain Geert Wilders
Pour l'heure, c'est au Texas que la bataille fait rage, les candidats républicains aux divers postes à pourvoir en novembre faisant assaut de surenchères pour se positionner en meilleur rempart contre le péril islamiste – ou tout simplement musulman. En janvier, rapporte le New York Times, un dîner était organisé près de Dallas sur le thème "Save Texas from Radical Islam". On y remarquait la présence de Steve Bannon (l'ancienne éminence grise de Donald Trump), des personnalités conservatrices comme Glenn Beck (chroniquer sur Fox News), mais aussi le leader d'extrême droite néerlandais Geert Wilders, dont les prises de position contre l'islam lui ont valu des démêlés avec la justice.
Aucune des joutes électorales ne donne plus d'écho à la polémique sur l'islam que celle qui oppose, pour un siège au Sénat à Washington, le sénateur républicain sortant John Cornyn au procureur général du Texas Ken Paxton – un personnage controversé qui avait échappé de peu, en 2023, à une procédure de destitution pour corruption et abus de pouvoir (Paxton est aussi un partisan convaincu de la fable de la victoire volée à Donald Trump en 2020). Les deux candidats à l'investiture du Parti républicain s'étripent notamment sur un ambitieux projet immobilier à 45 minutes en voiture de Dallas appelé EPIC City, mais que ses détracteurs ont rebaptisé "Sharia City".
Une ville qui fait peur
Lancé en 2024, le projet prévoit la construction d'un millier de logements, de commerces, d'équipements de loisirs, d'une école et d'une mosquée. Comme souvent en pareilles circonstances, les riverains ont exprimé des réserves en invoquant l'impact sur l'environnement, le trafic automobile ou les services publics, mais, au Texas, pareilles préoccupations sont d'ordinaire vite balayées. Or, dans le cas présent, le projet s'est retrouvé bloqué, à l'initiative du gouverneur Abbott et du procureur Paxton qui ont invoqué diverses irrégularités. Elles masquent mal le procès d'intention fait au promoteur, l'East Plano Islamic Center (EPIC) : la création d'un lotissement exclusivement réservé aux musulmans.
Après avoir entretenu la confusion en parlant d'un "quartier musulman qui serait bien intégré au sein de la communauté au sens large", les développeurs d'EPIC City se défendent aujourd'hui de pareilles accusations et assurent que n'importe qui sera le bienvenu, pourvu que l'acquéreur réponde aux conditions de solvabilité et au code de conduite imposés à tous. L'objectif est bien, soulignent-ils, de constituer "une communauté diverse et inclusive, dans laquelle des personnes d'origines différentes peuvent coexister harmonieusement". Pour tenter de calmer les esprits, le projet a été renommé de façon plus bucolique : The Meadow (Le Pré)…
Non au Ramadan !
Ce n'est pas l'image que les Républicains veulent accréditer. Pour eux, EPIC City sera – ou serait, car ils n'entendent absolument pas la voir sortir de terre – non seulement un îlot d'islamisme radical, mais aussi le prélude à une emprise des musulmans sur le Texas tout entier. C'est pour conjurer un tel scénario que certains candidats n'y vont pas par quatre chemins. "Nous devons interdire la burqa, le hijab, l'abaya, le niqab", clame Larry Brock, un vétéran de l'armée de l'air qui brigue un siège de représentant à l'Assemblée du Texas. Et il s'empresse d'ajouter : "Non à la viande halal. Non à la célébration du Ramadan. Non, non, non !" Brock, 57 ans, avait été condamné à deux ans de prison, en mars 2023, pour avoir été un des émeutiers du Capitole.
Idéologie sanguinaire
Les préjugés contre l'islam se sont enracinés aux États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001. Donald Trump les avait avivés en propageant l'idée que Barack Obama était musulman – des mensonges vite oubliés par les musulmans du Midwest qui ont voté pour Trump, à la présidentielle de 2024, dans le naïf espoir qu'il améliorerait le sort des Palestiniens en ramenant la paix au Proche-Orient.
Les massacres commis par le Hamas en Israël, le 7 octobre 2023, ou la tuerie de Bondi Beach à Sydney, le 14 décembre 2025, n'ont fait qu'accentuer cette perception négative. Le sénateur Cornyn n'a pas hésité à s'y référer, dans une publicité électorale, pour proclamer que "l'islam radical était une idéologie sanguinaire".
Chez les Républicains comme chez les Démocrates, les primaires sont traditionnellement le moment où les candidats se montrent les plus intransigeants, voire les plus radicaux, parce que ceux qui prennent la peine de voter représentent le noyau dur de chaque parti ; les candidats victorieux adouciront ensuite leur profession de foi afin de ratisser plus large et de gagner l'élection générale. Le fanatisme affiché par certains prétendants au Texas n'en surprend pas moins et fait froid dans le dos.
Dans une vidéo publiée pour lancer sa campagne, Valentina Gomez, qui brigue un siège à la Chambre des représentants, apparaît en tenue de camouflage et détruit un exemplaire du Coran au lance-flammes. "Votez pour moi pour qu'on puisse chasser tous les sales musulmans du Texas", lance-t-elle. "Soyons clairs : nous ferons du Texas le pire endroit pour les prédateurs, les terroristes musulmans, les pédophiles et les clandestins", précise-t-elle dans la foulée. Cette actrice de 26 ans, bien que d'origine colombienne, n'aime pas plus les immigrants que les Noirs, les homosexuels et les musulmans.
"New York, le Michigan et le Minnesota sont déjà aux mains des musulmans. Le Texas suivra", prévient Gomez, qui revendique haut et fort son soutien à Donald Trump et au mouvement Maga (Make America Great Again). Avant de mettre en garde ses concitoyens : "Vos filles seront violées et vos fils décapités, si nous ne stoppons pas l'islam une fois pour toutes".