La Cour suprême remballe Trump : "Cette guerre commerciale n'est pas finie, elle ne fait sans doute que commencer…"
La Cour suprême des États-Unis juge illégale une grande partie des droits de douane mis en place par Donald Trump. Les économistes Koen De Leus (BNP Paribas Fortis) et Frank Vranken (Edmond de Rothschild) décryptent les conséquences de cette décision choc.

- Publié le 20-02-2026 à 18h35
- Mis à jour le 21-02-2026 à 12h45

C'est donc un sacré coup de tonnerre pour l'administration Trump : la Cour suprême des États-Unis a invalidé les droits de douane massifs imposés par le président américain sur les importations. Ce dernier avait, pour rappel, invoqué la loi sur les pouvoirs économiques d'urgence internationaux (IEEPA) à cette fin, mais selon les juges, cette loi ne confère pas au président le pouvoir d'agir ainsi.
"Si cela n'avait pas été le cas, on aurait eu un Trump "unchained", là on a un Trump "chained""
Plus précisément, cette décision concerne les nombreux droits de douane que Trump a imposés à la quasi-totalité des pays du monde lors du "Liberation Day", début avril de l'année dernière. Ces droits de douane sont désormais menacés. Quelles sont les conséquences de cette décision ? Le point avec deux économistes, Koen De Leus, économiste en chef chez BNP Paribas Fortis et Frank Vranken, chief strategist de la banque privée Edmond de Rothschild.
S'agit-il d'une grande défaite pour Trump ?
"Oui, c'est une grande défaite pour Donald Trump. Il avait misé sur le fait qu'avec 6 Républicains, dont trois nommés par lui, et 3 Démocrates, la Cour suprême lui donnerait raison. Mais cela n'a pas marché. C'est très bien parce que cela démontre que la loi s'applique aussi à Donald Trump", explique Koen De Leus.
"L'administration américaine pourrait être confrontée à un tsunami de réclamations."
"Si cela n'avait pas été le cas, on aurait eu un Trump "unchained", là on a un Trump "chained". En première analyse, il y a un certain soulagement sur les marchés financiers car cela met fin à une forme d'arbitraire à la Maison-Blanche", ajoute-t-il. "Avec cette décision, si Trump ne trouve pas la parade, les tarifs moyens actuellement de 13 à 15 % sur les produits importés aux États-Unis devraient être réduits de moitié. Mais cela aura évidemment un fort impact sur les caisses de l'État américain", précise, de son côté, Frank Vranken.
Précisons que le jugement de la Cour suprême rendu ce vendredi ne porte pas sur l'intégralité des droits de douane décidés par l'administration Trump : ceux appliqués à des secteurs d'activités particuliers, comme l'automobile ou l'acier et l'aluminium, ne sont pas concernés.
Vers une pluie de recours des importateurs et des entreprises ?
Maintenant que la Cour suprême des États-Unis a jugé illégale une grande partie des droits de douane imposés aux importateurs et aux entreprises, l'administration américaine risque de devoir passer à la caisse.
"L'administration américaine risque de devoir rembourser l'argent qui a été perçu avec ses droits de douane. Chaque importateur ou chaque entreprise, qui s'estime avoir été lésé, pourrait en effet introduire une action en justice et l'administration américaine pourrait être confrontée à un tsunami de réclamations", complète Koen De Leus. Frank Vranken abonde dans le même sens : "Il pourrait y avoir de nombreuses "class actions" (NdlR : plaintes collectives) auprès de juridictions. Et l'État américain pourrait être amené à devoir rembourser plusieurs centaines de milliards de dollars".
L'an dernier, les ménages américains auraient dû absorber 1 700 dollars de dépenses supplémentaires à cause de ces taxes, selon un rapport publié par le Budget Lab de l'université de Yale, et cité ce vendredi soir par nos confrères de l'AFP.
Cette décision va-t-elle fragiliser l'économie américaine ?
Là aussi, les deux économistes partagent le même constat. À défaut de mesures permettant de compenser les montants perçus au travers des droits de douane, les États-Unis risquent d'être fragilisés sur le plan financier. "Le déficit budgétaire américain atteint déjà 7 % du PIB. La réforme fiscale du "Big beautiful bill" a permis de réduire les impôts pour les plus riches, les entreprises et la classe moyenne mais cela va contribuer à faire augmenter le déficit de plus de 3 000 milliards de dollars en dix ans. Si Trump ne parvient pas à compenser les tarifs d'importation, cela va créer un grand trou dans le budget américain", explique encore Koen De Leus. "La première réaction sur les marchés après cette décision de la Cour suprême, c'est un certain soulagement. Mais aussi le fait que Trump devrait essayer par d'autres moyens de maintenir ces tarifs douaniers intacts", complète Frank Vranken.
Est-ce un coup d'arrêt à la guerre commerciale ?
La réponse des deux économistes est catégorique : certainement pas. "Cette guerre commerciale n'est pas finie, elle ne fait sans doute que commencer. Et il reste encore à Trump beaucoup de pistes possibles et son administration devra trouver de nouvelles sources de revenus", explique l'économiste de BNP Paribas Fortis. "Il a dans sa trousse à outils des instruments qu'il pourra encore utiliser", illustre Frank Vranken.
Dans la panoplie des décisions qu'il peut prendre, Koen De Leus et Frank Vranken rappellent que différentes sections du code de commerce américain ouvrent la voie à la mise en place de nouveaux instruments fiscaux pour frapper les importations entrant sur le sol américain. C'est notamment le cas si un risque vital peut être évoqué par Trump au niveau de la balance des paiements des États-Unis. "Trump pourrait alors introduire pendant 150 jours des tarifs de 15 % sur tous les produits entrant sur le sol américain. Cette section du code de commerce n'a jamais été utilisée et ferait très certainement l'objet de recours", explique encore Koen De Leus.
Les enjeux financiers et commerciaux sont planétaires.
D'autres sections de la loi sur le commerce pourraient être invoquées, au regard d'une concurrence jugée "discriminatoire" ou "injuste" par l'administration américaine, voire même au nom de la "sécurité nationale" des États-Unis. "Trump avait déjà, au nom de pratiques commerciales défavorables, imposé des mesures à l'égard de la Chine lors de son premier mandat", rappelle Frank Vranken.
"Au nom de la sécurité nationale, de nombreuses investigations visant de nombreux secteurs pourraient avoir lieu et déboucher sur des taxes frappant les importations jusqu'à 50 %. C'est un domaine très large dans la mesure où récemment les matériaux nécessaires pour… les cuisines et salles de bains ont été jugés cruciaux pour la sécurité nationale américaine", précise encore Koen De Leus.
On l'aura compris, la décision de la Cour suprême n'est probablement qu'un épisode de la bataille commerciale en cours. Les enjeux financiers et commerciaux sont planétaires. Et si les marchés boursiers ont accueilli favorablement en fin de journée la nouvelle – la plupart des places financières en Europe ont affiché des gains à la clôture – Donald Trump ne va pas probablement pas tarder à répliquer. Et beaucoup d'acteurs dans le monde financier se posaient cette question ce vendredi soir : le soulagement ne sera-t-il en fin de compte que très courte durée ?
