"Dites au Myanmar de stopper ces tueries insensées"
La Gambie a saisi la Cour internationale de justice de La Haye pour le massacre des Rohingyas.

- Publié le 11-12-2019 à 11h01
- Mis à jour le 11-12-2019 à 21h29

La Gambie a saisi la Cour internationale de justice de La Haye pour le massacre des Rohingyas.
"Chaque jour d'inaction signifie que plus de gens sont tués, plus de femmes sont violées et plus d'enfants sont brûlés vifs. Pour quel crime ? Seulement parce qu'ils sont nés différents, d'une race différente, d'une religion différente de ceux qui les tuent et les violent." D'une voix posée et articulée, le ministre gambien Abubacarr Tambadou a demandé, mardi, aux juges de la Cour internationale de justice de prendre des mesures d'urgence pour mettre fin aux "actes de génocide en cours" au Myanmar - le nom officiel de la Birmanie - à l'encontre des Rohingyas.
La Gambie, qui a saisi la Cour au nom de l'Organisation de la coopération islamique, est venue plaider à La Haye le fait que, selon elle, Rangoon a violé la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. S'il agit, c'est "pour réveiller la conscience du monde", a affirmé le ministre de la Justice, debout face aux juges. Parce que, comme l'a écrit le philosophe Edmund Burke, "la seule chose qui permet au Mal de triompher est l'inaction des hommes de bien". "Il serait irresponsable de détourner le regard et de prétendre que ce ne sont pas nos affaires, parce que ce sont nos affaires."
Assise à sa gauche, Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix en 1991, a écouté, l'air grave, les yeux baissés. La ministre des Affaires étrangères, qui fait office de cheffe du gouvernement, s'est déplacée aux Pays-Bas pour prendre elle-même la défense de son pays, accusé par les Nations unies, dans un rapport publié le 27 août 2018, de "génocide" et de "crimes contre l'humanité". L'armée, qui dirige toujours la Birmanie derrière le paravent de prétendues réformes démocratiques, justifie les opérations menées contre les musulmans de l'État d'Arakan (ou Rakhine) par la nécessité de neutraliser un groupe armé qui avait lancé des attaques "terroristes" contre les forces de l'ordre. La brutalité et l'ampleur des exactions se sont révélées telles que près de 10 000 Rohingyas auraient trouvé la mort et 740 000 ont fui au Bangladesh voisin.
Abubacarr Tambadou, ancien procureur au Tribunal pénal international pour le Rwanda, s'est rendu dans les camps de réfugiés de l'autre côté de la frontière, a-t-il raconté à la Cour, et les témoignages qu'il y a recueillis lui ont rappelé ceux qu'il avait entendus de la bouche des victimes tutsies. "Un autre génocide se déroule sous nos yeux, mais nous ne faisons rien pour l'arrêter."
Aung San Suu Kyi plaide mercredi
Aujourd'hui, a-t-il poursuivi à l'adresse des juges, "tout ce que la Gambie demande, c'est que vous disiez au Myanmar de stopper ces tueries insensées, stopper ces actes de barbarie et ces brutalités qui ont choqué et qui continuent à choquer notre conscience collective, stopper ce génocide contre son propre peuple. Tout ce que nous attendons de vous, c'est que vous disiez au Myanmar de donner une chance aux Rohingyas de vivre une vie décente et digne, dans la liberté et dans la paix . […] C'est ce que nous vous demandons, à vous, parce que, quand vous parlez, le monde écoute. Nous ne demandons rien de plus."
Aung San Suu Kyi, qui fut le symbole du courage face à la dictature, aura l'occasion de répondre ce mercredi devant les juges de La Haye, au nom de son pays et de l'armée qui l'avait autrefois confinée pendant quinze ans en résidence surveillée. En attendant, la Dame de Rangoon, dont l'image est désormais ternie sur la scène internationale, a dû écouter les déclarations des avocats des victimes. Notamment celui d'une mère dont le fils d'un an a été battu à mort, et celui d'une femme enceinte de huit mois qui a été piétinée et violée à plusieurs reprises.