Privées d'école et de travail, les Afghanes condamnées à une vie clandestine
Les Afghanes sont désormais privées d'instruction dans certaines régions, dont Kaboul. Elles sont aussi exclues de presque tous les emplois. Elles tentent donc de s'organiser pour résister.
- Publié le 26-12-2021 à 15h47
- Mis à jour le 30-12-2021 à 10h07

Dans l'aube fraîche et polluée de Kaboul, au fond d'une cour délabrée, douze jeunes filles dissertent de géographie. Des éclats de voix aiguë s'échappent de l'obscure bâtisse en pisé. "La rivière Helmand est la plus longue d'Afghanistan, elle mesure 1 100 kilomètres de long. Elle se tarit d'année en année, entraînant de terribles sécheresses…" récite à haute voix Amina, 15 ans. L'adolescente aux yeux clairs suit avec son index le tracé sinueux du cours d'eau sur une carte fanée. "Très bien", se réjouit Morsal, 18 ans, visage gracile au large sourire. La professeure improvisée officie depuis trois mois, à raison de cent afghanis par semaine et par élève - moins d'un euro. Une reconversion inattendue : élève en terminale, la fille d'anciens paysans se rêvait ingénieure. Mais les bouleversements récents ont réduit ce scénario "en poudre de cendres", résume-t-elle. Depuis leur prise de pouvoir le 15 août, les talibans interdisent aux jeunes filles au-dessus du grade 6, l'équivalent de la sixième en France, de poursuivre leur scolarité. Pour des millions de collégiennes, lycéennes et étudiantes, l'horizon s'est soudainement heurté aux murs de leurs foyers. Les garçons, eux, ont repris les cours début septembre, à l'exception des universités publiques.
Écoles secrètes
Face à Morsal, Amina semble presque ravie de se voir attribuer des devoirs. Vivant dans le même quartier populaire accroché à l'aéroport de Kaboul, l'adolescente fréquente quatre heures par jour l'école secrète. Son père, boulanger, l'accompagne tous les matins à pied. Il insiste pour qu'elle revête une abaya noire, long manteau fluide et sombre, nouvel uniforme féminin à Kaboul, et pour qu'elle rende ses formes "discrètes", explique Amina, en mimant un geste pudique, les mains croisées sur ses épaules. "Alors je marche le dos courbé." Une seule fois, des talibans les ont questionnés en chemin, curieux peut-être de son sac à dos. "Mon père leur a dit qu'il était très inconvenable de lever les yeux sur sa fille, se souvient-elle. Ils nous ont laissés partir."
Sola, 8 ans, étudie aussi chez Morsal. "J'ai peur de désapprendre à lire", s'inquiète-t-elle. La fillette, trop jeune pour être concernée par les interdits talibans, pourrait retrouver les bancs de son ancienne classe, mais l'appréhension l'en empêche. "Sur la route de l'école, il y a un barrage taliban. Ils me font trop peur." Les militants n'ont pourtant arrêté aucune de ses camarades. Mais la terreur qu'ils inspirent est telle que nombre de familles préfèrent ne plus envoyer leurs plus jeunes filles à l'école officielle, contribuant un peu plus à la déliquescence du système scolaire féminin.
Depuis le ministère de l'Éducation, complètement déserté de ses fonctionnaires dès la mi-journée, les nouveaux maîtres du pays se veulent rassurants. Assis à la place de son prédécesseur, dans un élégant bureau boisé dont personne n'a décroché les clichés sépia des étudiantes sans voile des années 1960, le porte-parole Nazir Muhammad dit ne pas ignorer la multiplication des écoles parallèles. Sans les condamner formellement. "Nous vérifierons qu'elles respectent le cadre islamique strict", soit la non-mixité, assure-t-il, tout en appelant les Afghanes à rester patientes : "Nos docteurs en sciences islamiques sont sur le point de partager leur feuille de route. Nos filles, nos sœurs iront à l'école bientôt. Elles deviendront ingénieures, docteures, cadres, tout en étant de bonnes musulmanes."
Privées d'emplois publics
Un discours lissé, à rebours des prises de parole de plusieurs responsables talibans, bien moins engageantes, certains étant totalement opposés au travail des femmes. Hormis dans les structures de santé, les écoles du primaire et quelques très rares administrations, les emplois publics, au sein desquels elles étaient fortement représentées, leur sont désormais fermés. Quant au secteur privé, l'interdiction d'avoir des membres des deux sexes dans une même pièce les contraint fortement, dans une économie par ailleurs à l'arrêt. "La concurrence pour les emplois, rendue très féroce par le chômage, évince les plus faibles. Donc les femmes", regrette Babar Baloch, porte-parole du Haut-Commissariat de l'Onu pour les réfugiés (HCR). Sans compter les milliers de mollahs, affiliés au régime taliban, qu'il faut intégrer sur le marché du travail. Par conséquent, "un nombre croissant d'anciennes fonctionnaires s'inscrit aux distributions de nourriture", affirme l'humanitaire.
Mais le porte-parole du ministère de l'Éducation balaie les critiques quant aux restrictions imposées, notamment dans les écoles. Selon lui, le gouvernement précédent est à blâmer : "Savez-vous combien de nos sœurs afghanes ont souffert du harcèlement [sexuel] ? C'est de cela que nous devons protéger nos filles, en établissant pour elles un cadre sûr." Les Occidentaux sont également dans son viseur : "Ils alimentent une propagande qui vise à salir nos actions, mais ils semblent oublier que les milliards qu'ils ont gelés pourraient servir à financer le fonctionnement des écoles pour filles."
Puisque les classes mixtes ne sont plus autorisées dans les universités, et que des hommes ne peuvent faire cours à des étudiantes, les dépenses liées à l'embauche d'éventuelles enseignantes et à la construction de nouveaux locaux seraient "très importantes", présage l'officiel. Dans un contexte d'effondrement économique, elles paraissent chimériques. "Nous n'avons pas fait vingt ans de djihad pour adopter un système à l'occidental", rappelle le fonctionnaire inflexible.
Et quid de la réouverture des ambassades occidentales à Kaboul, dans une optique de plus grande vigilance du respect des droits des femmes ? La trentenaire hésite, dépitée. "Ces forteresses étaient coupées de nous, les Afghanes ne pouvaient pas y rentrer. Elles obtenaient très rarement des visas." Une controverse récente l'a particulièrement ébranlée : lors des premières réunions entre talibans au pouvoir, agences onusiennes et diplomates étrangers (comme le Royaume-Uni ou le Turkménistan), qui devaient aborder les droits des femmes, les délégations occidentales n'en comptaient… aucune. Un manque de courage flagrant, alors que des Afghanes faisaient partie de la délégation avec laquelle "les talibans discutaient face à face, lors des négociations au Qatar tenues en 2020", s'insurge par téléphone Fawzia Koofi, ancienne vice-présidente du Parlement afghan, désormais en exil, qui a participé au dialogue "intra-afghan" au Qatar.
"J'ai le même sang qu'eux, moi !"
Mahbouba Seraj est une autre figure du féminisme afghan. La septuagénaire dirige le seul foyer pour femmes victimes de violences encore en fonctionnement à Kaboul. Une bâtisse neutre aux murs immenses, nichée dans le centre-ville, et qui compte les mêmes vingt-deux pensionnaires que quatre mois plus tôt. Les premiers jours de la prise de Kaboul, des combattants sont apparus, recensant les noms de toutes les occupantes, raconte-t-elle. Et puis ils sont partis. Rencontrer des talibans décisionnaires, "des cadres éduqués, plus modernes" s'est ensuite révélé impossible. "Ce contact tout simple, il est nécessaire pour leur montrer le bien-fondé de nos actions, tempête-t-elle, les yeux brillants de colère. Pouvez-vous croire qu'il est plus facile pour une étrangère occidentale que pour moi de les rencontrer ? Mais j'ai le même sang qu'eux, moi !" La militante refuse toutefois de perdre espoir. Elle dit avoir engagé, depuis quelques semaines, des pourparlers informels avec certains cadres du mouvement.
À l'échelle nationale, quelques dizaines d'autres centres ont fermé, par peur des talibans et manque de moyens. Du jour au lendemain, des centaines d'Afghanes victimes de violences ont été abandonnées, dénonce Amnesty International dans un rapport récent, consacré au démantèlement de ces refuges. Exposées aux représailles des auteurs condamnés, puisque les talibans, lors de leur conquête du pays, ont ouvert en grand les portes des prisons, nombre des pensionnaires ont fini à la rue. Comme Zeba (1), qui fait la manche entre deux générateurs rutilants, posés à même le trottoir. Elle a refusé d'être renvoyée dans sa famille, par peur de nouvelles violences. D'une voix rentrée, la mère de famille assure que certaines de ses anciennes consœurs se prostituent désormais pour survivre, mais pas elle… À quelques dizaines de mètres de là, les talibans en poste devant le ministère de la Répression du vice et de la promotion de la vertu, implanté au sein du défunt ministère à la Condition féminine, ne la chassent pas pour le moment.
Le porte-parole de l'institution réfute le flou qui maintient les Afghanes dans l'attente. Akif Muhajir rappelle que son gouvernement s'est déjà positionné "en faveur des droits des Afghanes". Par deux décrets annoncés ces dernières semaines : "Les femmes journalistes ne peuvent apparaître à l'écran sans hijab, et nous interdisons les mariages forcés et la spoliation du patrimoine des veuves", claironne-t-il. Selon lui, les brigades à la solde de son ministère seront surtout des "médiateurs", "non autorisés à la violence envers leurs sœurs afghanes". Après qu'il a parlé, un silence de plomb s'installe. Les locaux, autrefois fourmillants de femmes à tous les étages, sont totalement vides. Et le taliban de dénigrer les précédentes locataires : "Tous vous diront qu'elles étaient constamment absentes et analphabètes. Des bonnes à rien."
(1) Le prénom a été modifié.