"J'ai vu ce qu'il se passe dans les tunnels en Corée du Nord, c'est fou !"
Dorian Malovic décrypte les dernières évolutions en Corée du Nord.

- Publié le 13-01-2024 à 11h45
- Mis à jour le 14-01-2024 à 08h09

Que se passe-t-il du côté de la Corée du Nord ? Le pays lance depuis plusieurs semaines des missiles, multiplie les provocations à l'égard de la Corée du Sud et menace les Etats-Unis. Rien de neuf ? Pas tout à fait. "Le contexte a changé et explique que Kim Jong-un se sent pousser des ailes. (…) Le leader nord-coréen est plus puissant que jamais", estime Dorian Malovic dont le livre "La Corée du Nord en 100 questions: l'obsession nucléaire" sort le 1er février. Le journaliste de La Croix, fin connaisseur de cette dictature, regrette qu'on ait si longtemps sous-estimé ce pays. Une erreur qui risque de nous coûter cher dans les mois et années à venir ? Dorian Malovic est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Que faut-il penser des nombreux tirs lancés par la Corée du Nord ces derniers jours ? Faut-il s'inquiéter ?
La Corée du Nord a pris soin de limiter ses tirs à sa zone : ils n'ont pas dépassé la ligne qui sépare les deux côtés et restent très éloignés de Séoul. La Corée du Nord prend soin de choisir les endroits où elle va tirer. Mais elle sait qu'elle va mettre à rude épreuve les défenses sud-coréennes. La Corée du Sud a réagi immédiatement en tirant à son tour des obus, avec une nouvelle réponse de la Corée du Nord. Ça a été assez dangereux et les populations ont été mises à l'abri. Ce genre de tirs de provocation est toujours dangereux. Plus il y a d'affrontements et d'escarmouches entre les deux pays, plus il y a de risques d'avoir un dérapage.
Cela faisait longtemps que l'on n'avait pas vu de telles tensions. Pourquoi maintenant ? Quels sont les intérêts du régime nord-coréen ?
Cette escalade des provocations a débuté l'année dernière, quand la Corée du Nord est sortie de son isolement lié au Covid qui a duré deux ans. Il y a eu plus d'une vingtaine de tirs de missiles par la Corée du Nord en 2023. Elle a aussi tiré trois missiles intercontinentaux. En réalité, il ne s'agit pas simplement de provocations. Kim Jong-un veut expérimenter et mettre à l'épreuve les évolutions technologiques que son pays arrive aujourd'hui à maîtriser. Il teste son arsenal de missiles à courte, moyenne et longue portée pour pouvoir se munir de tout l'éventail militaire.. Il veut en parallèle améliorer la technologie de ses têtes nucléaires.
Le contexte a changé et explique que Kim Jong-un se sent pousser des ailes au point d'accroître sa rhétorique contre la Corée du Sud. Il est soutenu depuis longtemps par la Chine qui lui fournit de la nourriture, du pétrole et du fertilisant. Depuis l'année dernière, on voit en plus un renforcement de l'alliance avec la Russie de Vladimir Poutine. Kim Jong-un et le président russe ont scellé une alliance idéologique anti-Occident. On a un axe Moscou-Pékin-Pyongyang. La Corée du Nord se sent légitimée et renforcée parce qu'on a besoin d'elle. Elle peut donc se permettre de continuer sur sa lancée.
Ces tirs de missiles ne sont-ils pas aussi un message envoyé aux Etats-Unis ?
Oui, tout à fait. La Corée du Nord veut montrer qu'elle pourrait réagir en cas d'attaque de la Corée du Sud ou des Etats-Unis. Elle dit aux Américains que malgré les sanctions très strictes qui la touchent, elle a trouvé un moyen de financer ses programmes d'armement. Elle prouve qu'elle est devenue de facto une puissance nucléaire. Certes, pas dans les mêmes dimensions que d'autres, mais elle reste une puissance nucléaire. Elle cherche à se faire reconnaître et accepter par la communauté internationale comme telle. Ce qui n'est évidemment pas envisageable pour le moment.
Quand Kim Jong-un dit qu'il n'hésiterait pas à anéantir la Corée du Sud. Faut-il le prendre au sérieux ?
Il faut toujours prendre au sérieux ce que Kim Jong-un dit. Il faut écouter ce que des leaders comme Poutine ou Xi déclarent parce qu'ils font ou ils vont faire ce qu'ils disent. Dans le cas de Kim Jong-un, il a parlé d'anéantir la Corée du Sud en cas d'attaque du pays ou d'attaque des Etats-Unis. Mais il s'agit d'une question d'interprétation. A partir de quel moment les belligérants vont-ils percevoir une manœuvre ou une action militaire comme pouvant provoquer une réaction nucléaire ? C'est une escalade rhétorique à laquelle on a été habitué avant le sommet Kim-Trump. On a quitté la phase de réchauffement qui avait suivi.
Faut-il s'attendre à ce que l'escalade entre le Nord et le Sud se poursuive dans les prochains mois et se radicalise ?
Il est clair que dans les prochains mois, au moins jusqu'à l'élection présidentielle américaine, il y aura encore des manœuvres, des tirs, des provocations et autres de la part de la Corée du Nord. Le pays veut rappeler aux Américains qu'il est toujours là, qu'il est toujours une menace dans la région. Il est donc certain que l'escalade va se poursuivre. Dans son discours pour le Nouvel an, Kim Jong-un a déclaré que le rêve d'une unification avec le Sud était à jamais terminé. Depuis des années, on passait constamment du réchauffement à l'escalade. Mais c'est fini. Kim Jong-un considère que la Corée du Nord devient un pays à part entière et que la Corée du Sud est un autre pays à part entière. Et cette autre nation est l'ennemi. Cela change la donne.
Que se passerait-il si l'un des tirs de la Corée du Nord venait à faire des victimes ? Y aurait-il une réponse immédiate du Sud et de la communauté internationale ?
Un militaire me disait, il y a peu de temps, que les tirs d'artillerie n'étaient pas très précis. C'est donc un véritable risque et un vrai danger. D'autant que dès que la frontière est franchie, le temps de réactivité est très court. Il faut se demander si c'est un exercice, une provocation, une erreur... avant de réagir en conséquence. Il faut un sang-froid maximum. Or le contexte actuel est tendu. On se réarme le long de la frontière. Le nouveau président sud-coréen est très conservateur et très va-t-en-guerre. Il veut s'imposer comme un chef militaire qui ne cherchera pas à faire ami-ami avec le Nord et qui n'acceptera pas les provocations. Ce qui m'inquiète, ce n'est pas tant la réaction des Etats-Unis, qui serait elle beaucoup plus réfléchie, mais bien celle de la Corée du Sud. On peut craindre que le nouveau président dépasse les limites de l'acceptable face à une provocation du Nord. La situation est plus dangereuse que lors du mandat de son prédécesseur.
Comment expliquer que la Corée du Nord ait pu développer un arsenal nucléaire ? A-t-on trop longtemps sous-estimé ce pays ?
C'est une excellente question. La Corée du Nord est restée durant des décennies une sorte de trou noir pour les services secrets internationaux. On ne voyait pas très bien tout ce que ce pays pouvait fabriquer derrière ses frontières. Au lendemain de la famine de 1995-1996, tout le monde s'est dit que le régime s'effondrerait en un an, suivant la destinée de l'URSS. Partant de ce constat, les observateurs occidentaux ne se sont pas inquiétés. Mais c'était un calcul complètement faux. Le contrôle politique et militaire du pays était tel que c'était dur d'imaginer un renversement du régime. D'autant plus que la Chine était présente pour apporter ce qui était nécessaire à l'armée. La Corée du Nord a pu rebondir, poursuivre ses recherches et améliorer encore ses technologies nucléaires. Le programme a démarré avec l'URSS, il a continué avec l'aide d'ingénieurs chinois. Il y a aussi eu des échanges avec l'Iran et le Pakistan. La Corée du Nord a ainsi pu mettre sur pied toute son industrie nucléaire, financée jusque dans les années 2010 par ce qu'elle pouvait vendre et échanger à l'étranger.
Les sanctions à l'égard de la Corée du Nord n'ont donc jamais réellement eu l'effet escompté ?
La Corée du Nord a en tout cas réussi à les contourner d'une façon assez habile, notamment grâce à ses diplomates à l'étranger et à ses hackers qui ont attaqué des banques et obtenu des crypto-monnaies. On a sous-estimé la Corée du Nord jusqu'à ce qu'elle commence ses essais nucléaires. La communauté internationale condamne à chaque fois, s'inquiète et appelle à des sanctions. Mais ça n'a pas été d'une grande efficacité. Les différentes administrations américaines n'ont pas non plus pris la situation suffisamment au sérieux. Il y a eu des tentatives diplomatiques de contenir le développement de l'industrie nucléaire nord-coréenne, mais le programme était en route et il était trop tard.
Le pays a l'intelligence de dissimuler tout ce qu'il fait. Quand on se promène en Corée du Nord, on sait qu'il y a des armes partout mais on ne voit rien. Tout est dans les montagnes et sous la terre. Ce sont des champions des tunnels. La Corée du Nord a tout ce qu'il faut sous-terre. Ils y cachent les usines, les avions, les tanks. J'ai vu ce qu'il s'y passe. C'est fou ! Tout est camouflé.
Kim Jong-un pourrait-il avoir recours à cet arsenal nucléaire ?
On a trop longtemps imaginé que les Kim étaient complètement fous et irrationnels. Ce n'est pas le cas du tout. Ils ont des objectifs et ils se donnent les moyens de les atteindre. Ils savent très bien ce qu'ils font et ce qui constituerait une erreur irréparable. Ils n'ont pas testé un vrai missile avec une tête nucléaire en tirant sur la Corée du Sud ou le Japon. C'est un scénario improbable. Ils savent que le pays serait immédiatement vitrifié par la réaction américaine. Le régime Kim veut se maintenir sur la durée. Il sait qu'il y a encore du travail et qu'il ne maîtrise pas encore tout l'éventail nucléaire. Mais il se donne tous les moyens d'y arriver. Il a même demandé de l'aide à Poutine, ce qui va l'aider à progresser.
Kim Jong-un est plus puissant que jamais. Il peut faire ce qu'il veut. A l'intérieur du pays, tout est bien verrouillé, l'armée est aux ordres, tout le monde bénéficie du système. Il n'y a aucune chance de coup d'Etat. Il est soutenu par la première puissance régionale, la Chine, et par l'autre grande puissance de défense qu'est la Russie. C'es très habile et on ne peut pas faire grand-chose. Tout le monde s'affole et condamne, mais cela ne change rien. Tout est inefficace. Tant que la Chine et la Russie seront au Conseil permanent de Sécurité, tout est verrouillé. La Corée du Nord en profite.
Que sait-on exactement des échanges entre la Corée du Nord et la Russie ?
Selon les renseignements américains, des obus auraient été livrés par la Corée du Nord à la Russie. En échange, on peut se dire que la Russie fournit du blé et de la technologie. Cela vient renforcer marginalement l'arsenal russe et consolider l'arsenal nord-coréen. C'est une manœuvre très psychologique. Poutine arrive à trouver des obus alors que, pour nous, c'est compliqué. C'est démoniaque de la part de Vladimir Poutine et de Kim Jong-un. Chacun y trouve son intérêt. De plus, ils ont les mêmes objectifs à l'égard du monde occidental décadent qu'il faut idéologiquement combattre. Cela rentre parfaitement dans le schéma de déstabilisation de Poutine. Kim Jong-un déstabilise la région de l'Extrême-Orient et ouvre un nouveau front d'inquiétude pour les Américains en Asie, en plus de la Chine et de Taïwan. C'est parfait pour le président russe.
Cette relation entre ces deux "parias" doit-elle nous préoccuper ?
Il est clair que ce n'est pas rassurant du tout ! Il y a une telle capacité de nuisance de la part de ces deux leaders et de la Chine, qu'il y a de quoi s'inquiéter. La menace est renforcée. La Corée du Nord est au bon endroit, au bon moment pour s'insérer dans le nouvel ordre mondial. Elle était isolée, elle a trouvé des alliances. Maintenant, elle a un rôle à jouer et elle y gagne. La Corée du Nord recherchait à tout prix la reconnaissance diplomatique des Etats-Unis. Elle voulait être reconnue comme un Etat à part entière. Ce qu'elle n'a pas réussi à faire. Mais aujourd'hui, en montrant sa capacité de nuisance et en prenant ses distances avec le Sud, elle se dit qu'on pourra peut-être trouver une négociation possible avec le prochain président américain, sans dénucléarisation. Ce qui était la condition initiale à toute discussion auparavant. Faire monter la pression, c'est aussi pousser l'administration américaine à faire des concessions.
Les services de renseignement sud-coréens ont estimé que la fille de Kim Jong-Un, Kim Ju-ae, lui succéderait probablement à la tête de la Corée du Nord. Que faut-il en penser ?
Ce n'est clairement pas anodin. Selon mes informations, la santé de Kim Jong-un n'est pas au beau fixe. Tout le monde sait qu'il fume, boit, ne fait pas de sport. Ceux qui l'ont approché ont tous attesté de cette vie qui est loin d'être saine. Il n'est pas de composition solide. On ne s'attend donc pas à ce qu'il vive très vieux. C'est frappant la façon dont il présente sa fille, qui doit avoir 11 ou 12 ans, depuis l'année dernière. C'est très tôt pour la montrer. Son père et lui n'avaient été présentés que très tard. Kim Jong-un veut non seulement la faire accepter par le peuple mais également la former. On sous-estime l'impact de l'opinion publique dans la propagande nord-coréenne.
Un autre nom circule concernant sa succession: celui de sa soeur, Kim Yo-jong, que l'universitaire Sung-Yoon Lee a tout de même décrite comme "la femme la plus dangereuse du monde"...
On peut spéculer que s'il arrive quelque chose à Kim Jong-un sa fille lui succédera mais avec une régence de la soeur. Elle est absolument de très haut niveau. C'est la confidente de Kim Jong-un. Elle est dans la logistique, elle protège, elle organise. C'est elle qui envoie les messages les plus violents à la Corée du Sud. Je dirais que c'est la femme la plus puissante du monde. Un troisième nom est également évoqué: celui de la ministre des Affaires étrangères. On ne parle donc que de femmes pour succéder à Kim Jong-un. Mais de ce que j'entends, ça ne pose pas tant de problèmes. Pourtant la Corée du Nord est un pays assez patriarcal.