En Biélorussie, trois femmes contre un président autocrate
Son mari en prison, Svetlana Tikhanovskaïa a pris la relève et attire les foules à ses meetings de campagne, alors qu'Alexandre Loukachenko brigue un sixième mandat présidentiel.

- Publié le 31-07-2020 à 17h24
- Mis à jour le 10-08-2020 à 19h25

Drapeaux biélorusses et ballons rouges en forme de cœur flottent au-dessus d'une vague de lumières de smartphones ondulant avec la foule. Des dizaines de milliers de personnes répondant à l'appel de l'opposition, jeudi soir à Minsk: l'événement se révèle d'autant plus inédit qu'il a été initié par une candidate surprise à l'élection présidentielle du 9 août prochain. Un visage nouveau devenu phénomène politique, qui ébranle sérieusement le pouvoir du président Loukachenko en place depuis un quart de siècle.
Svetlana Tikhanovskaïa l'affirme pourtant clairement, elle n'est "pas une politicienne". D'ailleurs, "je ne veux pas le pouvoir". Ce qu'elle désire, c'est "récupérer (ses) enfants et (son) mari, et continuer à faire frire (ses) côtelettes". "Voter pour Tikhanovskaïa, ce n'est pas voter pour moi en tant que politicienne mais voter pour des changements à venir et une nouvelle élection équitable", a-t-elle martelé dimanche dernier lors d'un meeting à Gomel. "Nous devons comprendre que voler un vote constitue autant un crime que voler de l'argent dans la poche" de quelqu'un, a-t-elle déclaré dans une interview au site russe d'information indépendant Meduza. "Pire encore, cela signifie voler l'avenir de nos enfants." Son idée, c'est de se faire élire afin d'organiser un scrutin présidentiel véritablement démocratique, "avec la participation de tous les candidats, y compris ceux qui sont actuellement derrière les barreaux ou interdits de participation", permettant aux Biélorusses de choisir librement leur chef de l'État.
L'erreur du président misogyne
La vie de Svetlana Tikhanovskaïa a pris un tournant inattendu lorsque son mari, figure populaire des réseaux sociaux, a été arrêté en mai dernier pour trouble à l'ordre public. Sergueï Tikhanovski diffusait sur sa chaîne YouTube les témoignages de gens mécontents à travers le pays et défiait le pouvoir jusqu'à vouloir se porter candidat à la présidentielle contre Alexandre Loukachenko. Son mari en prison, la prof d'anglais de 37 ans a alors décidé de reprendre le flambeau. Elle a envoyé ses enfants de 4 et 7 ans à l'abri dans un pays de l'Union européenne, après avoir reçu un coup de fil menaçant leur sécurité, et s'est lancée dans l'aventure électorale, rejointe par deux autres femmes: Maria Kolesnikova et Veronika Tsepkalo.
La première était directrice de campagne de Viktor Babariko, ancien patron de banque jugé suffisamment dangereux politiquement pour avoir été arrêté pour blanchiment d'argent et évasion fiscale. La seconde est l'épouse de Valery Tsepkalo, candidat rejeté par la commission électorale le 14 juillet et, depuis, exilé en Russie avec leurs enfants.
Misogyne, le président Loukachenko était loin de s'attendre, en autorisant la candidature d'une femme, qu'elle réussirait à lui faire à ce point ombrage. Pendant que lui passe sa campagne à inspecter les troupes anti-émeutes et installations militaires, elle, gagne toujours plus de soutiens, non seulement à Minsk mais partout dans le pays.

Signe d'une certaine fébrilité, les autorités ont accusé, jeudi, les opposants Sergueï Tikhanovski et Mikola Statkevitch, incarcéré lui aussi alors qu'il venait de purger cinq années de prison, d'avoir cherché à organiser des "émeutes de masse" avec l'appui de la société paramilitaire russe, Wagner, connue pour ses opérations en Ukraine, en Syrie, en Libye ou en République centrafricaine. Mercredi, les forces de l'ordre avaient arrêté trente-trois Russes présentés comme des "combattants" de Wagner cherchant à "déstabiliser" la Biélorussie. Les relations entre Minsk et Moscou ont beau se révéler fraîches depuis quelques mois, cette thèse est jugée "pour le moins ahurissante" par la diplomatie russe. De toute façon, "personne ne croira que ces combattants nous ont été envoyés pour les élections, qu'ils voulaient faire une révolution ici. Quelle révolution ? Nous voulons la liberté !", a réagi Svetlana Tikhanovskaïa devant ses partisans, accusant les autorités de "briser" la vie de son mari et des "autres prisonniers politiques".
La victoire coûte que coûte
Alexandre Loukachenko, en lice pour un sixième mandat, a bâti sa longévité autocratique sur un mélange de force, de peur, de stabilité économique et de paternalisme protecteur. Plus de 25 ans ont passé, la majorité des jeunes d'aujourd'hui n'attendent rien d'autre que de pouvoir voler de leurs propres ailes. La gestion bravache du coronavirus, que le président entendait combattre à coups de travail aux champs et de vodka, a eu l'effet d'un déclic. Malgré les menaces, les intimidations, les arrestations, les Biélorusses sont descendus dans les rues et les parcs, ces dernières semaines, pour réclamer la liberté.
Et si personne ne croit que M. Loukachenko renoncera à la victoire (aucun observateur de l'OSCE ne sera sur place pour scruter la régularité de l'élection), Svetlana Tikhanovskaïa espère que le président, au moins, "comprendra que son temps est fini".