Dans nos magasins, on vend des habits issus du travail forcé des Ouïghours en Chine
Des associations, syndicats, groupes de défense des droits de l'homme appellent les multinationales de l'habillement à mettre fin à "leur complicité" dans la répression des populations ouïghoures au Xinjiang. Nike, Zara, H&M sont notamment visés.

- Publié le 22-08-2020 à 07h08
- Mis à jour le 22-08-2020 à 18h17

Quel sportif ne s'est équipé chez Nike, Adidas, Puma, Fila ou The North Face ? Quel jeune couple ne s'est fourni chez Ikea ? Qui n'a franchi la porte d'un magasin Zara, H&M, Ralph Lauren, Tommy Hilfiger, Gap, Esprit ou Uniqlo ? Ils sont nombreux, les distributeurs d'habillement et les marques, pointés par la Coalition pour mettre un terme au travail forcé dans la région ouïghoure. Nombreux à pouvoir compter sur l'exploitation d'une main-d'œuvre privée de liberté pour confectionner nos vêtements, chaussures et tissus. "Environ un vêtement en coton sur cinq vendu dans le monde contient du coton et/ou du fil issu de la région ouïghoure. Il est quasiment certain que ces produits sont issus du travail forcé", affirme le collectif Éthique sur l'étiquette, qui informe les consommateurs sur la qualité sociale de leurs achats.
Plus de 180 associations, syndicats, groupes de défense des droits de l'homme ont, le 23 juillet, appelé les multinationales de l'habillement à mettre fin à "leur complicité" dans la répression des populations ouïghoures, kazakhes et autres du Xinjiang. "L'un des principaux éléments de la stratégie du gouvernement pour assurer sa domination sur la population ouïghoure est le vaste système de travail forcé, que l'on retrouve dans les usines et les exploitations agricoles de la région et plus généralement du pays, à l'intérieur comme à l'extérieur des camps d'internement", selon le collectif Éthique sur l'étiquette. Or, "certaines des plus importantes marques d'habillement continuent à se procurer des millions de tonnes de coton et de fil" du Xinjiang et "maintiennent leurs engagements lucratifs avec des entreprises chinoises impliquées dans du travail forcé".
Sur la trentaine de marques visées, certaines ont botté en touche, d'autres se sont engagées. Nike a affirmé que son fournisseur avait cessé d'employer de la main-d'œuvre ouïghoure, a rapporté la BBC. Gap a déclaré qu'il mettait en place une politique interdisant le travail forcé ; Adidas a nié s'approvisionner au Xinjiang et demandé à ses fournisseurs de ne pas le faire non plus ; H&M a affirmé revoir ses liens avec un producteur de fil de la région ; PVH Corporation (Calvin Klein et Tommy Hilfiger) a promis de ne plus utiliser le coton cultivé dans la région, tout comme Ikea, selon The Guardian et The Independant. Uniqlo et Muji, qui font de la qualité du coton du Xinjiang un argument de vente, sont mal pris. Le premier a déclaré disposer de mécanismes de surveillance et n'avoir eu connaissance d'aucun problème, tandis que le second a commencé à examiner la situation sur place.
"Ouïghours à vendre"
Si le secteur de l'habillement et de la confection est particulièrement touché, c'est parce que "plus de 80 % du coton chinois est cultivé" au Xinjiang, "soit près de 20 % de la production mondiale". Mais, au mois de mars dernier, l'Institut australien de politique stratégique avait publié un rapport, "Uyghurs for Sale", pointant 82 grandes entreprises actives non seulement dans l'habillement mais aussi dans l'électroménager, l'informatique, l'automobile ou la téléphonie mobile. Il relevait qu'elles travaillaient avec des usines exploitant des ouvriers ouïghours dans neuf provinces du pays: entre 2017 et 2019, 80.000 personnes au moins y ont été transférées – certaines directement depuis les camps de rééducation. Conséquence, "il existe un risque grave que les multinationales de tous les secteurs profitent des violations des droits humains, y compris du travail forcé, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur" de la Région ouïghoure.
N'est-il pas possible pour les entreprises de se fournir au Xinjiang sans se compromettre ? "Compte tenu de l'ampleur des abus, les donneurs d'ordre internationaux doivent partir du principe que tous les produits fabriqués en partie ou en totalité dans la Région autonome ouïghoure du Xinjiang présentent un risque élevé de l'avoir été par recours à du travail forcé", a indiqué la coalition de la société civile et de syndicats dans son Appel à l'action. Dès lors, "la seule façon dont les multinationales peuvent s'assurer qu'elles ne renforcent pas involontairement la répression du gouvernement est de sortir complètement leurs chaînes d'approvisionnement" de la région.
C'est notamment ce que réclame la Coalition pour mettre un terme au travail forcé dans la région ouïghoure : qu'elles s'engagent, dans un délai d'un an, à cesser de s'approvisionner en coton, fil, textile et produits finaux du Xinjiang, à rompre tous leurs liens avec les entreprises impliquées dans du travail forcé (comme Huafu Fashion Co. par exemple) et à interdire à leurs sous-traitants et fournisseurs d'employer des victimes du programme chinois de transfert d'ouvriers non volontaires. Pour que, dans nos magasins en tout cas, on ne vende plus de marchandises en partie fabriquées par des détenus et autres travailleurs contraints.
REPÈRES

Détentions extrajudiciaires, traitements inhumains et dégradants, stérilisations et avortements forcés, éclatement des familles, atteintes à la liberté de religion, acculturation, surveillance orwellienne : les autorités communistes se livrent, au Xinjiang, à une répression sans précédent à l'encontre des Ouïghours et autres minorités musulmanes. Elles détiennent plusieurs centaines de milliers de personnes (on parle aujourd'hui de 1 à 1,8 million) dans le but de lutter contre le terrorisme et de "guérir" ceux qui ont été "infectés" par le "virus" de l'extrémisme religieux. Pour ce faire, ces Ouïghours, Kazakhs et autres doivent être "mis en quarantaine" et, selon le président Xi Jinping, traités sans "absolument aucune pitié". Les violations des droits de l'homme commis par les autorités dans cette région de l'ouest de la Chine sont de plus en plus précisément documentées, par des chercheurs indépendants, des témoins et des victimes, mais également éclairés par des documents internes du parti communiste exfiltrés à l'étranger – signe d'un pouvoir moins monolithique qu'il n'y paraît.