À Syros, des métaux lourds trouvés dans le port divisent la population
Un remake du pot de fer contre le pot de terre qui joue avec la santé des habitants.
- Publié le 23-12-2021 à 14h17

La première chose que l'on voit en arrivant sur l'île de Syros, ce n'est pas les traditionnelles maisons blanchies à la chaux, mais d'imposants navires couleur rouge pompier qui défigurent le paysage. Ce sont les chantiers navals de la société Onex Neorion Shipyards, spécialisée dans le décapage des navires et tankers construits dans le port même de la capitale de l'île, Ermoupoli.
Une société au cœur d'une polémique environnementale sans précédent qui divise l'île en deux. D'un côté une grande partie des quelque 21 000 habitants de l'île inquiète pour sa santé, de l'autre les 600 employés de l'entreprise, dont beaucoup sont journaliers, qui craignent pour leur emploi si l'entreprise venait à fermer ses portes.
Pomme de discorde, un échantillon de sédiment prélevé en septembre 2019 dans le port par Aegean Rebreath, une ONG qui nettoie les fonds marins, analysé par l'organisme public l'Elkethe, le centre grec de recherche sous-marine. "Plomb, zinc, cuivre, chrome en grande quantité, les résultats ont de quoi inquiéter", explique Eleni Kamberi chargée du dossier. "Il faut refaire des analyses, insiste cette chimiste, avec des échantillons supplémentaires pour connaître l'étendue des dégâts dans le port et surtout pour savoir si ces métaux lourds sont passés dans la chaîne alimentaire via les moules, les poissons et les organismes marins."
Pas de nouvelle étude depuis deux ans
Or c'est bien là que le bât blesse. Promise par la mairie, le gouvernement et la région, cette analyse, deux ans et demi après les premiers prélèvements, n'a toujours pas été faite et les autorités se murent dans le silence et l'inaction. Pire, trois des 318 habitants de l'île qui ont créé un Observatoire de l'environnement afin de creuser l'affaire et alerter l'opinion publique sont traînés en procès pour "diffamation" par société Onex, qui n'a pas jugé utile de répondre aux questions de La Libre Belgique. La société d'intérêts gréco-américains les accuse d'avoir fait fuir des clients et d'être à l'origine d'un manque à gagner. Elle demande un million d'euros pour chacun des activistes qui a osé parler à la presse.
Alexandros Bistis, militant de la première heure, s'en étrangle. "Parce que j'ai dit au cours d'une interview à la radio que nous voulons une seconde étude, pour évaluer les risques de ces métaux lourds, je me retrouve sur le banc des accusés mais je n'ai jamais nommé la société Onex ! Elle s'est sentie visée toute seule." Stavros Zolotas, ingénieur et président de l'Observatoire, également visé par la plainte, n'hésite pas à parler, lui, "de climat d'intimidation". "Nous avons des témoignages de commerçants à qui on a demandé de licencier un employé car il était membre de l'Observatoire. Des amis qui travaillent chez Onex nous on dit qu'on les a obligés à signer des pétitions afin que les syndicalistes de l'entreprise puissent s'inscrire dans notre Observatoire, ce que nous avons refusé par voie judiciaire."
Yiannis Varoufakis, ancien ministre de l'Économie et fondateur du parti de gauche Mera25, a dénoncé au Parlement, soutenu par 26 députés du Syriza (parti de gauche de l'ancienne majorité), une politique qui vise à criminaliser toute action citoyenne. "Aucun tribunal ne va nous condamner, sauf surprise de dernière minute, à payer chacun un million d'euros, mais le but est de faire de notre vie un enfer avec ces procès à répétition pour qu'on lâche l'affaire", explique Stavros Zolotas. Du côté du gouvernement conservateur, on se réfugie dernière la loi de 2010 qui accorde la responsabilité des eaux côtières à la région. Et le porte-parole du ministère de l'Environnement, Achilleas Topas, de préciser "qu'en mai dernier, une délégation du ministère était à Syros et a rendu un rapport qui confirme que la société Onex travaille en conformité avec la loi environnementale".
"Dans ce cas, pourquoi ne pas publier ce rapport ?", demande Petros Stavianos, l'avocat qui défend aujourd'hui les membres de l'Observatoire. La Libre Belgique a également, sans succès, demandé à lire ce rapport. "Avant, souligne Stavros Zolotas, pour décaper les tankers, ils utilisaient l'injection de sable pressurisé. Maintenant, ils se défendent en disant qu'ils utilisent de l'eau pressurisée avec du sable, mais les deux sont interdits surtout à ciel ouvert. Ils stockent le sable chargé de métaux lourds à l'air libre et tout part dans l'atmosphère et dans la mer qui change de couleur en fonction de la teinte employée pour repeindre les bateaux. On a des photos. Et s'il y a beaucoup de vent, le nuage de sable chargé de microparticules de métaux lourds file droit vers les îles de Sérifos et de Sifnos."
Pour Flora, 60 ans, pas besoin d'aller aussi loin. Elle habite sur la colline d'Ermoupoli, "dès que le vent se lève, je dois fermer mes fenêtres, ramasser le linge et m'enfermer avec mon appareil respiratoire".
Anna, elle, se bat depuis 30 ans contre un cancer qui la ronge. Active au sein de son association de lutte contre le cancer, elle confirme ce que tout le monde redoute, "il y a de plus en plus de cancers. Ils sont différents de ce que l'on a connu jusqu'à présent. Avant, c'était des cancers du sein, de la prostate ou des ovaires. Désormais, c'est de plus en plus les poumons qui sont touchés. On a demandé une étude médicale mais personne ne nous répond". Pour Anna, il est "évident" qu'Onex a une responsabilité dans cette situation, "plusieurs centaines de navires viennent se faire décaper ici chaque année. Avant, ils n'étaient que quelques dizaines. L'impact sur la santé est inévitable". Pourtant, comme les activistes de l'Observatoire, elle ne veut pas que l'entreprise, moteur économique de l'île, ferme ses portes. "On veut qu'elle continue de fonctionner et qu'elle donne du travail aux gens, mais en respectant les normes environnementales modernes et pas celles du siècle passé. Mais ils ne veulent pas le faire car cela implique un investissement financier considérable. Ils préfèrent nous faire peur avec des procès. Mais on ne reculera pas. Il y va de notre santé et de celle de nos enfants."