France: et si le vrai fossoyeur des personnes âgées dépendantes c'était l'État ?
Depuis la parution du livre "Les Fossoyeurs" , la qualité de leur accompagnement pose question.
- Publié le 31-01-2022 à 10h26
- Mis à jour le 31-01-2022 à 22h53

La moquette est tellement épaisse qu'elle étouffe nos pas, le salon de thé aux immenses baies vitrées est baigné de soleil et la suite, avec salle de bains et dressing, surplombe magnifiquement un méandre de la Seine. À la maison de retraite Orpea Bords de Seine (Hauts-de-Seine), tout n'est que calme, luxe et volupté… ou presque. Car, depuis la parution du livre Les Fossoyeurs (Fayard), cette résidence est plongée dans la tourmente.
Son auteur, le journaliste indépendant Victor Castanet, a mené une enquête pendant trois ans dans cet Ehpad et dans d'autres établissements du groupe Orpea, leader européen des maisons de retraite médicalisées. Il dévoile, avec des centaines de témoignages à l'appui, un système où les soins d'hygiène, la prise en charge médicale et les repas des résidents sont parfois réduits, du fait d'une politique de réduction des coûts visant à améliorer la rentabilité du groupe. "Nous étions rationnés : c'était trois couches par jour maximum. Et pas une de plus. Peu importe que le résident soit malade, qu'il ait une gastro, qu'il y ait une épidémie. Personne ne voulait rien savoir", raconte une femme dans le livre. Et ce, alors que les séjours sont facturés au prix fort : entre 6 000 et 12 000 euros par mois.
"Faire fortune avec les vieux"
D'après l'ouvrage, les "fossoyeurs" ne seraient pas les auxiliaires de vie, employés ou soignants potentiellement maltraitants envers les personnes âgées, mais bien la direction, plus préoccupée par ses bénéfices que par le bien-être de ses hôtes. L'auteur, qui affirme avoir reçu une offre de 15 millions d'euros pour enterrer son enquête, dénonce la "gestion exclusivement comptable de la prise en charge d'êtres humains vulnérables". Des accusations aussitôt qualifiées de "mensongères, outrageantes et préjudiciables" par le groupe dans un communiqué. Son directeur général est tout de même convoqué ce 1er février par le gouvernement.
"Il existe à mes yeux trois problèmes majeurs ici", témoigne la fille d'une résidente d'un établissement du groupe. "Le manque de personnel, qui pose de possibles soucis de sécurité - par exemple, si ma mère tombe la nuit -, mais aussi de nourriture. Maman me dit souvent qu'elle se sent rationnée, que les repas sont servis en portions congrues. Et puis les vols. Parfum, linge de toilette, vêtements disparaissent, sans que la direction réagisse." Il y a six mois, elle a porté plainte auprès de l'Agence régionale de santé (ARS), la direction restant sourde à ses appels. "Je me bats pour ma mère, mais aussi pour les autres résidents, notamment ceux dont les familles sont moins vigilantes."

À travers ces témoignages se pose une question cruciale : peut-on laisser des entreprises faire fortune sur le dos de nos aînés ? L'or gris est de fait un marché lucratif : en 2020, la multinationale Orpea, cotée en Bourse, affichait un chiffre d'affaires de 3,9 milliards d'euros et 160 millions d'euros de résultat net (depuis la parution du livre, l'action a perdu la moitié de sa valeur). Son fondateur, le docteur Jean-Claude Marian, compte parmi les 250 plus grandes fortunes de France. Dans une enquête parue en 2012 consacrée à "ceux qui font fortune avec les vieux", le magazine Challenges évoque des taux de rentabilité dépassant allègrement les 20 % dans ce secteur. Ce business se fait-il au détriment de personnes âgées, rationnées pour optimiser la rémunération des actionnaires ? Apparemment, oui. Et c'est là que le bât blesse.
Le sous-financement en question
"Mais limiter l'analyse au seul groupe Orpea, ce serait prendre le problème par le petit bout de la lorgnette", alerte Romain Gizolme, directeur de l'Association des directeurs au service des personnes âgées. Lui n'est pas vraiment surpris par les révélations terribles du livre. "L'accompagnement insuffisant des personnes âgées, la maltraitance, le rationnement, c'est le lot commun de tous les résidents d'Ehpad, pas seulement ceux d'Orpea et des autres groupes privés. C'est le cas depuis vingt ans aussi dans les établissements publics et associatifs. Les pouvoirs publics sont au courant et sont totalement responsables de ce problème."
Sans dédouaner le groupe Orpea, il accuse l'État "d'organiser la sous-qualité de l'accompagnement des personnes âgées, en le sous-finançant". De fait, les coûts liés aux soins et à la dépendance d'un résident en Ehpad sont financés par l'assurance maladie et les départements (les familles ne payent que la partie hébergement, c'est-à-dire l'hôtellerie, la restauration, l'animation). "Or l'État a décidé de ne pas investir dans ce secteur", assure Romain Gizolme, furieux que Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron n'aient jamais adopté la grande loi sur l'autonomie qu'ils avaient pourtant promise. Et si le vrai fossoyeur des personnes âgées dépendantes, c'était l'État français ?