Pourquoi l'accord "stratégique" entre l'Union européenne et la Tunisie définira la manière dont l'Europe gère la migration
Dimanche, l'UE et Tunis ont signé un accord axé sur cinq piliers, dont la migration constitue un aspect majeur. L'enjeu était d'offrir un paquet d'aide complet à la Tunisie, comprenant des aides pour la stabilité financière du pays, la dynamisation des échanges commerciaux et d'énergie, ou encore des perspectives de mobilité légale des Tunisiens vers l'UE. En échange, la Tunisie doit empêcher davantage de migrants à rejoindre l'Europe. L'Union voudrait signer d'autres accord de ce type avec des pays de la région.

- Publié le 17-07-2023 à 19h17
- Mis à jour le 17-07-2023 à 19h43

L'Union européenne a "travaillé très dur" pour conclure, dimanche soir, un accord de "partenariat stratégique" avec la Tunisie, a souligné la présidente de la Commission Ursula von der Leyen. L'enjeu était de donner un coup de main à ce pays miné par une crise économique sévère, mais surtout de s'assurer qu'il ne deviendrait pas une porte ouverte à la migration vers l'Europe. Après s'être rendue une première fois à Tunis pour tâter le terrain le 11 juin, la Team Europe – composée d'Ursula von der Leyen, de la Première ministre italienne Giorgia Meloni et de son homologue néerlandais Mark Rutte – était à nouveau dans la capitale tunisienne ce week-end. Et cette fois, ils ont pu assister à la signature du mémorandum d'entente (MOU, de Memorandum of understanding) avec la Tunisie, durement négocié pendant des mois et censé "ouvrir un nouveau chapitre dans les relations" avec l'UE.
"En ces temps d'incertitudes géopolitiques, il est important d'approfondir la coopération avec nos partenaires stratégiques", a salué Ursula von der Leyen.
Ce paquet d'aide est articulé autour de cinq pilliers : stabilité macro-économique, commerce et investissements, transition verte, "rapprochement entre les peuples" (dans le domaine de la culture, de la science, de l'éducation, etc.) et, last but not least, migration et mobilité.
Des millions d'euros pour stabiliser l'économie tunisienne...
Tout d'abord, la question du soutien économique est cruciale, alors que le pays est étranglé par une dette de 80 % de son PIB et est à court de liquidités. Dans l'immédiat, l'Union européenne a mis sur la table 150 millions d'euros pour aider à la stabilisation de la situation. À plus long terme, elle était disposée à prêter 900 millions d'euros supplémentaires à la Tunisie. Mais ce, à condition que le pouvoir tunisien signe un accord avec le Fonds monétaire international (FMI), s'engageant ainsi à assainir les finances publiques du pays, en échange d'un prêt de 1,9 milliards de dollars. Ces réformes s'annonçant peu populaires, le président tunisien Kaïs Saïed refuse de les implémenter et les négociations avec le FMI patinent. "Les Tunisiens semblent considérer qu'ils pourraient se passer de cet accord", a observé une source européenne lundi, tout en assurant que l'offre des 900 millions d'euros reste sur la table, si Tunis venait à changer d'avis.
Le paquet d'aide convenu dimanche cite d'autres projets de coopération, notamment dans le domaine de l'énergie renouvelable – que la Tunisie peut produire à un coût de 2 centimes par kilowattheure, contre 10 centimes par kilowattheure en Europe. Intéressée par cette ressource, l'UE a donc réitéré son ambition d'accélérer le projet d'interconnexion Tunisie-Italie (baptisé ELMED), qui reliera les réseaux électriques de Tunisie et d'Europe, et pour lequel une subvention de 307 millions d'euros est prévue.
... et éviter le pire des scénarios sur le plan migratoire
Mais c'est bien la migration qui constitue le cœur de l'accord entre l'UE et la Tunisie. Sur les cinq premiers mois de l'année 2023, l'Italie a enregistré 50 355 arrivées de migrants via la Méditerannée, soit une augmentation de 158 % par rapport à l'année dernière, selon les chiffres du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Plus de la moitié de ces personnes (25 872) étaient parties de la Tunisie. Le pays peine à gérer le phénomène migratoire, en même temps qu'il est aux prises avec des difficultés économiques et des tensions politiques internes, sur fond d'une dérive autoritaire du président Saïed. Pour l'UE, il s'agit donc d'éviter une dégradation de la situation, consciente qu'une déstabilisation de la Tunisie irait de pair avec une explosion des départs depuis ce pays vers l'Europe. C'est aussi ce risque qui a précipité les Européens au chevet de l'économie tunisienne.
En plus des paquets d'aide pour la stabilité financière du pays, l'UE a donc également prévu une enveloppe de 105 millions d'euros spécifiquement dédiée à la lutte contre l'immigration irrégulière. "Cela va accélérer la coopération déjà existante avec Tunis dans ce domaine", a précisé une source européenne. Cet argent pourra servir à équiper davantage de bateaux de patrouille des côtes tunisiennes ou à mettre à disposition de la police plus de radars, de jeeps ou d'autres équipements. Objectif : pouvoir empêcher les bateaux de migrants prendre le large vers l'Europe – ou les détecter et leur faire faire demi-tour tant qu'ils sont dans la zone de recherche tunisienne. Cette coopération est fortement décriée par les ONG de défense des droits de l'homme, qui rappellent les violences infligées aux migrants par les autorités tunisiennes.
Un enjeu (ultra)politique européen
Tout en assurant qu'elle ne financera "aucune activité" contraire au droit international en Tunisie, l'Union met en avant ses préoccupations humanitaires pour "empêcher les gens de faire une traversée dangereuse et souvent mortelle", selon les mots de Mark Rutte. Mais l'enjeu est surtout politique. Car la question migratoire reste sensible dans nombre d'Etats membres, dont aux Pays-Bas – où la coalition au pouvoir s'est brisée sur ce sujet – et en Italie, où elle a alimenté la popularité de l'extrême droite de Giorgia Meloni. L'ensemble des Vingt-sept partageant l'objectif de faire tarir les flux migratoires, ils devraient donner leur bénédiction à cet MOU avec la Tunisie. La Belgique a d'ores et déjà indiqué qu'elle soutiendra cet accord.
Dans ce cadre, l'UE veut aussi accélérer et faciliter les renvois dans leur pays de Tunisiens. Ira-t-elle jusqu'à renvoyer en Tunisie des migrants qui n'en sont pas des nationaux, mais y ont juste transité, sur leur chemin vers l'Europe ? Certains pays européens, dont l'Italie, l'auraient bien voulu. C'était d'ailleurs une option que les États membres ont voulu prévoir dans l'accord majeur, conclu début juin, sur la politique migratoire européenne. Mais pour l'heure, Tunis n'a pas voulu en entendre parler, et une telle option n'est pas prévue dans le MOU. Au contraire : "la Tunisie réitère sa position de ne pas être un pays d'installation de migrants en situation irrégulière", lit-on dans le document. "C'est une position que les Tunisiens ont tenu à clarifier", observe une source européenne.
De son côté, l'UE va aussi aider la Tunisie en versant des aides aux organisations internationales qui y sont présentes et qui peuvent faciliter les retours volontaires de migrants vers leur pays d'origine. Par ailleurs, les Européens s'engagent à renforcer la mobilité légale des Tunisiens, en particulier jeunes, vers l'Europe, en leur facilitant la tâche pour obtenir des visas Schengen ou pour venir y travailler ou étudier, via des "Partenariats de talents". Dans le cadre de cette initiative, l'Allemagne, la France et la Belgique ont proposé 300 places et l'objectif est d'atteindre 700 postes d'ici la fin de l'année.
Un "modèle" d'avenir ?
L'Union européenne tient en effet à ce que cet accord, présenté comme "gagnant-gagnant" pour les deux parties et doté d'un calendrier d'implémentation à moyen terme, soit un succès. Car il doit servir "comme un modèle pour bâtir de nouvelles relations avec les voisins du Nord de l'Afrique", a enjoint Mme Meloni. M. Rutte a également parlé de "l'urgence à travailler à des partenariats stratégiques similaires" avec d'autres États de la région – on parle notamment de l'Égypte. Preuve que ces pactes avec des pays tiers, même peu respectueux des droits de l'homme, s'imposent comme un pilier, ou même la pierre angulaire de la politique migratoire européenne.
