Une petite ville traumatisée par une sombre affaire: "Nous n'étions pas face à des pédophiles classiques"
Pendant près de 40 années, la ville de Telford, au Royaume-Uni, a abrité une affaire de viols collectifs. Mille enfants ont été victimes d'actes de pédophilie, qui ont pris place au sein d'une traite d'êtres humains démesurée. Dans le cadre de son dossier "Il était une fois", La Libre revient sur cette affaire glaçante.
- Publié le 05-05-2024 à 12h00
- Mis à jour le 05-05-2024 à 15h48

Mars 2018. Depuis près de 40 ans, un gang composé de 200 hommes terrorise la jeunesse de Telford, ville en apparence paisible au Royaume-Uni. Les victimes sont près de 1 000 enfants, violés à répétition. Cette pédophilie est encadrée par une réelle traite d'êtres humains sur un marché lucratif pour les criminels à la tête de la pyramide.

Le street grooming, une approche effroyablement efficace
Pour faire entrer les victimes dans l'engrenage du système, les tortionnaires usent d'un stratagème bien précis. Une approche est mise en place, dans un but de conditionnement des enfants, à des fins sexuelles.
L'entrée en matière se réalise à base de cadeaux. Téléphones portables, alcool, cigarettes. Ces appâts déguisés en présents sont la source de la relation dominant-dominé qui prendra une ampleur exponentielle. Un lien en apparence amical mais doté d'un pouvoir immense pour l'homme s'installe. À tel point que lorsque l'enfant se sent pris au piège et veut s'en extraire, elle n'en fait rien. Pourquoi ? Et bien, comment dénoncer des actions pour lesquelles on a l'impression d'avoir consenti dès le début ?
Le téléphone offert a une deuxième fonction. L'appareil est équipé d'une nouvelle carte SIM, elle-même dotée d'un nouveau numéro. Dès lors, la victime est joignable. Par qui ? Le harceleur lui ayant offert ce cadeau empoisonné, mais également de nombreux autres clients, achetant dès lors ce numéro au premier homme de la chaîne, afin de devenir à leur tour bourreau de l'enfant. Le contact est alors établi, et une large logistique criminelle est enclenchée.
La machination tire son essence dans le milieu socio économique des victimes. Les cibles viennent toutes de milieux défavorisés. Un foyer qui n'en est pas un ou une famille d'accueil désintéressée de l'éducation de l'enfant pousse celui-ci à chercher de la reconnaissance ailleurs. Mais cet ailleurs là est effroyable. "J'avais 12 ans lorsqu'un homme d'origine pakistanaise m'a repérée dans la rue. Ça n'allait pas du tout à la maison, et, au départ, il était charmant. Mais, très vite, il m'a violée. Puis il m'a livrée à ses amis. À 13 ans, je suis tombée enceinte et le père aurait pu être n'importe lequel de ces vingt hommes", témoigne anonymement une victime auprès du Parisien.
"C'était très organisé et très lié. Tout le monde semblait se connaître", explique une autre souffre-douleur au Sunday Mirror en 2018. Effectivement, Telford fait face à une entreprise à grande échelle.
La "maison du viol"
Les boîtes de nuit sont un coffre aux trésors pour les criminels. Sans être là pour danser, des hommes rôdent autour des bâtiments en attendant que des proies en sortent. Mark Berry, bénévole dans un café proche du centre festif nocturne, est témoin des démarches. Les filles sont approchées "de manière flagrante", explique-t-il à la BBC en 2018.
Autre lieu phare pour les crimes : les fast-foods. Certains font office de points de rendez-vous entre les tortionnaires et les victimes. Plus tard, lors du procès à la Worcester Crown Court en 2012, une jeune fille expliquera avoir été vendue à des employés d'un restaurant de Telford pour y être violée. "J'ai eu des relations sexuelles forcées avec, parfois, quatre personnes en même temps dans ces lieux", confie-t-elle au tribunal.
Mais le pire endroit de tous, celui qui hante les cauchemars des enfants est la "maison du viol". C'est ainsi que les victimes nomment l'endroit où elles passent un nombre incalculable de journées et de nuits à se faire violer. Le propriétaire de ces quatre murs criminels décède dans les années 1990 sans jamais avoir été inculpé. "Nuit après nuit, j'étais forcée à coucher avec de multiples hommes dans cette maison délabrée", confie en 2018 une victime au Mirror, une fois l'affaire exposée au grand jour.
Chantage et représailles
Peu importe la victime, les criminels ont toujours le même objectif : leur faire garder le silence et continuer à les exploiter. Après des années de calvaire, une victime se confie à la presse. "J'allais prendre la pilule du lendemain dans une clinique locale au moins deux fois par semaine, mais personne ne m'a jamais posé de question. Je suis tombée enceinte deux fois et j'ai connu deux avortements. Quelques heures après ma deuxième opération, un de mes agresseurs est venu me chercher pour que je sois violée par encore plus d'hommes. Le pire moment a été juste après mon seizième anniversaire, quand j'ai été droguée et violée par cinq hommes en même temps. Quelques jours plus tard, le chef du réseau s'est pointé chez moi et m'a dit qu'il allait brûler ma maison si je n'en soufflais ne serait-ce qu'un seul mot", décrit-elle au Mirror. Ce témoignage a été repris par de nombreux médias. Le chantage est la clé du silence. Si une enfant décide d'alerter les autorités, les violeurs promettent de l'humilier auprès de sa famille. Comment ? Ils expliqueront simplement que leur enfant, complice, est une prostituée. Les victimes viennent de milieux peu sensibilisés aux agressions. Sous la pression et la honte, elles acceptent généralement le chantage.
Mais quelques enfants se rebellent malgré tout. C'est là que les représailles commencent. Le chantage est une arme, mais le passage à l'acte n'est pas seulement une menace. Une nuit d'août 2000, des membres du gang de Telford mettent le feu à une maison abritant une famille. Parmi elle : Lucy, 14 ans et déjà maman à la suite d'un des viols qu'elle a subi. La jeune fille défiait de révéler ce qu'elle subissait. Le gang a mis un terme à ses menaces. Ce crime coûte la vie aux deux enfant présents, dont Lucy, et leur mère. Les membres épargnés : le père de famille et le bébé né du viol. L'auteur de l'incendie criminel est Azhar Ali Mehmood, le géniteur de l'enfant. Il est condamné à perpétuité par la justice pour incendie volontaire, mais jamais inculpé pour les faits de viols et de traite d'êtres humains.
Le message pour les autres victimes est clair : si elles ne collaborent pas, leurs bourreaux leur promettent le même sort.
40 ans après le début des faits, les révélations par la presse
C'est en mars 2018 que l'ampleur du crime éclate au grand jour. Le Sunday Mirror, journal britannique, sort une enquête qui secoue Telford et résonne dans toute l'Europe. Le média dévoile le nombre de victimes élevé à 1000 et les 200 tortionnaires. À l'aide de témoignages, les agressions qu'ils leur ont fait subir à répétition durant près de 40 ans sont en partie dévoilées.
Ces révélations tardives mènent Theresa May, Première ministre en 2018, à demander l'ouverture d'une enquête indépendante. L'objectif : déterminer comment est-ce possible que ces faits criminels aient perduré pendant autant de temps. Comment expliquer l'inaction des autorités ?
La justice vs. la crainte du racisme
L'enquête indépendante dirigée par le conseil municipal de Telford tire une conclusion qui fait froid dans le dos, dans son document final nommé Report of the Independent Inquiry Telford Child Sexual Exploitation. "L'exploitation n'a pas fait l'objet d'une enquête en raison d'une certaine nervosité [de la part des autorités] à l'égard de la race [des criminels]". Détail ayant toute son importance : les membres du gang sont en majorité d'origine indo-pakistanaise.
"Il est évident que l'une des raisons pour lesquelles ces crimes horribles ont pu se poursuivre pendant si longtemps est que trop de personnes en position d'autorité ont estimé qu'elles ne devaient rien dire parce qu'elles auraient été qualifiées de racistes", déclare Sajid Javid, secrétaire d'État aux communautés et au gouvernement local en 2018.
Un mot de fin à cette histoire ?
"Ces gangs ne sont pas ce que l'on appelle des pédophiles classiques, typiques, ce n'est pas leur motivation. Oui, ce sont des prédateurs sexuels, mais ils utilisent plutôt ces filles comme une marchandise sexuelle et cherchent à gagner de l'argent sur leur dos. C'est leur principale motivation", explique Ansar Ali, porte-parole de Together Against Grooming, à la BBC en 2018.
Alors que 200 personnes ont participé aux viols, neuf hommes ont été pointés par la justice comme étant les têtes pensantes du groupe. Ils ont été inculpés, et après le procès, seulement sept ont été emprisonnés.
