Un Bruxellois décrochait le record de vitesse en 1898 avec une voiture électrique, avant de mourir stupidement
Camille Jenatzy. Ce nom ne vous dit rien ? L'homme aura pourtant marqué son époque, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Dans le cadre de son dossier Il était une fois, La Libre dresse le portrait de ce personnage un peu fou.

- Publié le 28-04-2024 à 11h52

À la fin du XIXe siècle, la Belgique est un vivier de l'industrie automobile. Parmi les nombreuses entreprises qui vont marquer cette période riche, un nom retient l'attention, celui de Jenatzy. Camille de son prénom. L'homme va se faire remarquer à deux égards : en tant qu'ingénieur tout d'abord, en développant des techniques totalement innovantes à l'époque et qui font encore écho aujourd'hui ; sur les circuits ensuite, en devenant un pilote chevronné et en offrant à la Belgique… un record du monde !
Au nom du père
Mais sa destinée florissante, Camille Jenatzy la doit en partie à son père, Constantin. Celui-ci a lancé la première manufacture de caoutchouc en Belgique. La société s'est installée à Bruxelles, et plus précisément à Schaerbeek. D'abord spécialisée dans la confection d'articles imperméables (housses, vêtements, lunettes…), l'entreprise profite de l'essor de l'automobile pour se concentrer sur la fabrication de pneus. Les propriétaires de voitures, de vélos ou de motocyclettes se ruent alors chez Jenatzy, qui devient une marque phare en la matière. Constantin n'est pas uniquement un concepteur hors pair, il est un fin commerçant et il participe aussi activement à la vie politique de sa commune, en tant que conseiller communal schaerbeekois.
Grâce aux facilités financières (et politiques) de son père, Camille Jenatzy accède plus facilement à une carrière d'ingénieur. Il étudie l'électromagnétique à Liège, puis descend sur Paris où il établit, en 1898, la Compagnie Générale des Transports Automobiles-système Jenatzy (CGTA). À cette époque, une compétition est lancée dans la capitale française pour tester les différents véhicules automobiles susceptibles de remplacer les fiacres.
Les prémices de la voiture électrique
Camille Jenatzy va alors se distinguer avec une série de brevets et créer les premiers taxis… électriques à Paris. Il s'agit de fiacres hippomobiles motorisés qui sont mis en service dès septembre 1898.

Mais comment l'histoire a-t-elle pu oublier un tel pionnier en la matière ? L'explication se trouve sans doute dans les avancées technologiques rapides de l'époque. En effet, le véhicule électrique conçu par Jenatzy a une faible autonomie (90km tout au plus), est très lourd et bruyant. En l'espace de deux mois à peine, son innovation est déjà surpassée par un constructeur rival parisien, dont l'autonomie monte, elle, à 180km, soit le double…
Camille Jenatzy, constructeur dans l'âme, décide alors de s'orienter vers la course automobile. Il connaît là aussi une ascension fulgurante, grâce à son véhicule électrique. Il participe à des courses de courte distance et empoche sa première victoire à Chanteloup (nord-ouest de Paris) en 1898. Dans une côte pentue de 7° de moyenne et sur une distance de 1800 mètres, Jenatzy écrase la concurrence et les voitures à pétrole.
Mais un sérieux rival débarque alors en compétition face au Belge. Il s'agit d'un Français, le comte Gaston de Chasseloup-Laubat, qui roule pour le compte du carrossier Charles Jeantaud, spécialisé dans l'électrique et concurrent de Jenatzy. Tous les mois, une course est organisée afin d'établir un record de vitesse. Finalement, le 29 avril 1899, Jenatzy remporte la 5e épreuve à Achères, en France, et s'offre un record mondial de vitesse en dépassant le cap symbolique des 100km/h. Son compteur affiche même plus de 105km/h.

"La Jamais contente"
Outre les talents intrinsèques du pilote Jenatzy, c'est la voiture qu'il a conçue spécialement pour cet exploit qu'il faut mettre en évidence. Le véhicule est assez singulier, en forme d'ogive ou de cigare. Malgré le poids lourd des batteries électriques (plus de la moitié du poids total de 750 kgs), sa forme aérodynamique lui permet d'atteindre des vitesses jamais égalées.
À noter qu'à l'époque, on avait pour habitude de nommer ses véhicules. Celui-ci sera baptisé "La Jamais contente". Les versions divergent quant au choix de ce qualificatif : pour les uns, il s'agit d'un clin d'œil de Jenatzy à sa femme, qui était seule à Bruxelles et s'impatientait de voir son champion revenir à la maison ; pour les autres, c'est simplement une façon d'illustrer le désir de cette voiture de toujours faire mieux (alors qu'elle n'aura finconcouru que pour cette course et ce record…).
Pour la petite histoire, après un retour dans l'usine familiale à Schaerbeek, "La "Jamais contente" a été proposée au Musée du Cinquantenaire à Bruxelles qui n'en a pas voulu. L'explication avancée par les gérants du Musée était qu'ils axaient leur collection sur les fiacres, pas encore sur l'automobile. Résultat : depuis 1932 jusqu'à aujourd'hui, c'est la France qui dispose du précieux bolide, qui est conservé tel un trésor dans le Musée de la Voiture et du Tourisme de Compiègne.

Un succès grandiose et une mort précoce
Aussi étonnant que cela puisse paraître, le record établi par Camille Jenatzy n'est pas l'événement le plus retentissant de sa carrière. Si l'exploit est relayé par la presse internationale, dont le New York Times, peu de gens assistent à cette course. Les articles de presse de l'époque évoquent une assistance de 200 personnes. Par contre, suite à cela, le Belge est recruté chez Mercedes, comme pilote. Et l'apothéose pour Jenatzy tombe en 1903, lorsqu'il remporte la 4e édition de la coupe Gordon-Bennett, devant une foule en folie. Là, au terme d'une course épique, le Belge est reconnu à l'international comme un grand pilote. Toujours au volant d'une Mercedes, il devient aussi le premier à dépasser les 200 km/h, à Ostende, en 1909.

Surnommé le "Red Devil" (entendez le "Diable Rouge", pour sa barbe rousse et son côté très nerveux), Camille Jenatzy a pris des risques durant toute sa carrière de pilote, longue de 12 ans (1898 - 1910). Mais c'est finalement d'un tout autre accident qu'il meurt en 1913, à l'âge d'à peine 45 ans. Une fin aussi tragique que stupide. En effet, lors d'une partie de chasse en province de Luxembourg, Jenatzy, caché derrière un buisson, veut faire peur à ses amis en imitant des bruits de bête sauvage. Sauf que l'un de ses compagnons, Alfred Madoux, lui tire dessus, pensant qu'il s'agit d'un gibier. Gravement blessé, Jenatzy est transporté en urgence par son bourreau à l'hôpital le plus proche. Mais selon les récits de l'époque, l'ex-pilote n'atteindra jamais la clinique et, dans un dernier murmure, déclara à son ami qui le conduisait : "Tu te rappelles Alfred, je t'avais prédit que je mourrais dans une Mercedes. Eh bien, j'avais raison !"