Cet ancien capitaine de l'équipe de France s'est livré aux "exécutions les plus affreuses": "Il ne connaît aucune limite aux crimes qu'il commet"
Les corps des résistants gisent sur la pelouse où ils ont été alignés et fusillés plus tôt dans la journée. A la tête de l'escadron de la mort responsable du massacre: l'ancien capitaine de l'équipe de France de football. Dans le cadre de son dossier "Il était une fois", La Libre se plonge dans la sombre histoire d'Alexandre Villaplane, la star du ballon rond devenue collabo.

- Publié le 03-09-2023 à 12h00
- Mis à jour le 03-09-2023 à 15h54

Une bande d'enfants tape la balle sous un soleil de plomb dans le quartier populaire de Belcourt à Alger. Les bambins s'affrontent dans un match sans enjeu. Les échanges sont cordiaux, mais l'envie de vaincre est bien présente sur le terrain d'appoint. Un petit garçon en particulier se démarque. Les talents d'Alexandre Villaplane n'échappent à personne. Les quelques spectateurs s'émerveillent face aux tirs du jeune prodige, né en 1904.
L'enfant passe d'ailleurs rapidement des rues d'Alger à de vraies pelouses de terrains de football. L'enjeu devient réel. Alexandre Villaplane vise les trophées. Il est encore très jeune mais rêve d'un jour pouvoir vivre de sa passion. Ou plutôt de rouler sur l'or grâce au football. Cette obsession pour l'argent, il la tient de ses parents. Depuis tout petit, l'enfant voit sa mère et son père se déchirer à cause des factures qui sont de plus en plus difficiles à payer. L'angoisse familiale de ne pas pouvoir payer le loyer se transforme en véritable passion du pognon chez le jeune garçon. Toutefois, il doit l'admettre: ce n'est pas dans le football qu'il peut espérer prospérer. À cette époque, le foot ne s'est pas encore professionnalisé. Les stars du ballon rond ne touchent pas les salaires mirobolants, que l'on connaît actuellement. C'est plutôt l'ère de l'"amateurisme marron": les joueurs sont rémunérés grâce à des emplois fictifs. Moins tentant pour l'adolescent ? Pas forcément. Il croit dur comme fer à sa bonne étoile et à sa capacité à percer dans ce milieu qui le passionne. Après avoir brillé dans des clubs à Alger, il déménage en métropole avec sa famille, en 1921. Direction Sète et son équipe première qu'il intègre trois ans plus tard.
Capitaine de l'équipe de France lors de la première Coupe du Monde
Ses performances laissent sans voix. Malgré son physique plutôt banal, le jeune joueur se livre à des efforts physiques titanesques. Rien ne l'arrête sur le terrain. Il semble habité par une inlassable rage de vaincre. Ce n'est toutefois pas la seule chose qui anime le Franco-Algérien. Soumis aux diktats de sa soif d'argent, Alexandre Villaplane enchaîne les changements de club. Il propose ses services au plus offrant et se retrouve à gagner de belles sommes grâce à des emplois qu'il n'exerce finalement pas. Mais l'enveloppe qu'on lui remet à la fin de chaque mois ne lui suffit pas. Le jeune homme en veut toujours plus. Il commence alors à tremper dans des affaires plus sombres. Il est de toutes les mauvaises combines et s'intéresse aux paris hippiques.
Son comportement douteux ne l'empêche pas de connaître la consécration à l'âge de 23 ans, en rejoignant la sélection nationale. Il est d'ailleurs le premier Nord-Africain à intégrer l'équipe de France. Le maillot des Bleus lui sied à merveille. A tel point qu'en 1930 il décroche le capitanat. Le voilà à la tête de la sélection nationale à un moment-clé dans l'histoire du ballon rond, à savoir la première Coupe du Monde. Fier comme un paon, il endosse le brassard et court sur la pelouse uruguayenne où est organisée la compétition internationale. Mais il déchante rapidement. Le succès n'est clairement pas au rendez-vous pour les Bleus, éliminés dès le premier tour. Il n'empêche, Villaplane est accueilli dans son fief en héros et fait la une d'un célèbre magazine sportif.

Adieu les terrains, bonjour la pègre
Pourtant, le vent commence à tourner pour le prodige, dont les exploits se raréfient. Ce ne sont plus ses goals qui font couler de l'encre, mais bien ses mésaventures extrasportives. L'homme est d'ailleurs suspendu après s'être battu en plein match. Exit les pelouses, le voilà libre de vaquer à des occupations moins éthiques, mais plus lucratives. Il découvre pour la première fois l'intérieur d'une cellule pour une histoire de billet de loterie gagnant dérobé. Si son séjour ne dure qu'un mois, il marque le début de la lente descente aux enfers de Villaplane.
Il rechausse des crampons mais ne tarde pas à se retrouver mêlé à une nouvelle polémique. La victoire écrasante de son club, le FC Antibes, en finale du championnat français suscite de vives soupçons. Une enquête confirme rapidement que le match a bien été truqué. L'entraîneur de l'équipe est radié. Mais, pour le grand public, il n'est pas le seul responsable de ce fiasco. Le passé houleux de Villaplane fait de lui le coupable idéal. Les supporters lui tournent le dos un à un. Le joueur déchu voit son heure de gloire prendre fin pour de bon. Sa famille en pâtit. L'homme passe de moins en moins de temps auprès des siens. Il préfère la compagnie de femmes de Pigalle à celle de son épouse. Ses mauvaises fréquentations et ses combines lui valent des aller-retours à la case prison. Il fréquente encore les stades, mais ses performances sur la pelouse sont plus que décevantes. Sa carrière en berne, le grand banditisme lui ouvre grands les bras.
Ses plans sont toutefois mis à mal par le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. L'escroc vient grossir les rangs français au moment de la mobilisation générale en 1939. Prisonnier de guerre pendant huit jours, il s'échappe et regagne la capitale. Il retombe très vite dans ses vieux travers. Il retrouve même sa cellule de prison à la suite d'un braquage qui a mal tourné. Derrière les barreaux, il fait la connaissance d'Henri Laffont. L'homme peu recommandable à la tête d'un réseau de collabos promet monts et merveilles à Villaplane.
"Un escroc qui devient collabo par opportunisme"
A sa sortie de prison, le footballeur hésite. Sa conscience ? Non, son avidité. Dénoncer, ça n'a pas l'air assez lucratif aux yeux de l'escroc. Pourtant, il finit par accepter l'offre de Laffont de rejoindre la "Carlingue". Non pas que l'homme se soit pris de passion pour l'idéologie nazie. Plutôt pour échapper à une nouvelle peine de prison. "Cette bande est constituée de gens du milieu de la pègre, des bandits et des repris de justice qu'ils allaient directement recruter en prison", détaille Fabrice Grenard, directeur historique de la Fondation de la Résistance, au magazine So Foot. "En échange de leurs services, les Allemands effacent leur casier: c'est cette protection allemande qui leur offre une impunité totale et les plonge dans une logique infernale. (...) Villaplane est typique de la trajectoire de ces gens-là: ce n'est pas un nazi, c'est un escroc qui devient collabo par opportunisme et ne connaît plus alors aucune limite aux crimes qu'il commet."
Allant jusqu'à prendre la nationalité allemande et prêter allégeance à Adolf Hitler, le footballeur arrête, torture et tue sans vergogne. L'homme est capable d'assumer les pires crimes, tant que l'occupant ferme les yeux sur son business frauduleux. Devenu sous-lieutenant (SS-Untersturmführer), il participe à plusieurs massacres. En juin 1944, des résistants s'en prennent à la 11e Panzerdivision en Dordogne. Alerté, Villaplane doit marquer le coup et exercer le courroux des Allemands. Il aligne pas moins de 52 civils. Parmi eux, des mineurs et des femmes enceintes. Villaplane en est conscient. Mais les ordres sont les ordres. Il exécute sans cligner des yeux une dizaine de personnes. Il se retourne et laisse derrière lui les cadavres de ses compatriotes. "Les ordres", se répète-t-il.
Une erreur fatale
Quand il comprend que l'Allemagne ne remportera pas cette guerre, il prend ses jambes à son cou. S'il est déterminé à quitter le territoire français, il veut d'abord s'assurer une belle vie à l'étranger. Il passe donc récupérer de l'argent dans l'un de ses bars. Grave erreur. La police saute sur l'occasion pour arrêter celui à qui l'on prête "les pires brigandages et les exécutions les plus affreuses". Son procès est expéditif. Sa culpabilité ne fait aucun doute. Il est condamné à mort pour haute trahison, intelligence avec l'ennemi et actes de barbaries.
C'est dans le froid d'un mois de décembre particulièrement rude qu'Alexandre Villaplane est amené au peloton d'exécution, dans le fort de Montrouge. Il y retrouve celui qui l'a recruté autrefois dans les geôles parisiennes. Partageant le même sort, les deux hommes se scrutent, démunis face à la mort certaine qui les attend. Cynique, Henri Lafont lui lance tout de même : "Ce penalty-là, tu ne pourras pas l'arrêter. Alors pas la peine de plonger."