Après Paris, "frère Xi" rend visite à son "ami" Aleksandar Vucic : "Il est vrai que cette visite prend une dimension particulière"
Le président chinois a entamé une tournée européenne, en commençant par la France.

- Publié le 06-05-2024 à 19h32
- Mis à jour le 06-05-2024 à 17h35

Pour la venue de "frère Xi", la Serbie met les petits plats dans les grands. Depuis plusieurs jours déjà, Belgrade est pavoisée aux couleurs chinoises. Il est vrai que cette visite, la seconde du président chinois, prend une dimension particulière. Xi Jinping est attendu ce 7 mai dans la capitale serbe, 25 ans après les frappes américaines qui avaient détruit l'ambassade chinoise, tuant trois journalistes. Les circonstances et les causes de ce bombardement restent sujettes à discussion : s'est-il agi d'une "bavure", d'une provocation, ou bien d'un tir ciblé, l'ambassade abritant des dispositifs de communication serbes ? Les multiples enquêtes menées sur le sujet n'ont pas apporté de réponses définitives, mais cette tragédie a marqué un tournant dans les relations de la Chine avec le reste du monde, malgré les excuses présentées l'année suivante par les États-Unis.
Des investissements stratégiques
Xi viendra donc se recueillir devant la plaque commémorative, avant d'inaugurer l'immense Centre culturel Confucius, construit sur les ruines de l'ambassade, dont il avait déjà posé la première pierre lors de sa précédente visite, en 2016. Cet immense bâtiment de dix étages présente une façade de 6 000 m2, partagée en 1 365 panneaux formant les contours symboliques d'une peinture de paysage chinoise classique. "Ce centre est la plus forte image du soft power chinois en Serbie et dans les Balkans, qui montre que le 'pays du Milieu' est un phénix plus fort que jamais, de taille à tenir tête aux Occidentaux", explique Stefan Vladisavljev, chercheur au Belgrade Security Forum.
À vrai dire, la Chine n'a commencé à s'intéresser aux Balkans qu'une dizaine d'années après le bombardement de son ambassade de Belgrade. D'abord à la Grèce, puis très vite à la Serbie. En visite à Pékin en 2009, le président démocrate serbe Boris Tadic ouvrait les portes de son pays à la Chine, qui y a investi plus de cinq milliards d'euros au cours de la décennie, notamment dans des secteurs stratégiques comme les mines de cuivre et d'or de la région de Bor, rachetées par le géant chinois Zijin Mining Group en 2018, ou l'aciérie de Smederevo, la plus grande du pays, mais criblée de dettes, passée en 2016 sous le contrôle du groupe chinois HBIS, pour la modique somme de 46 millions d'euros.
La Chine est ainsi devenue le deuxième partenaire économique de la Serbie, derrière l'Allemagne . Aujourd'hui, un tiers des investissements directs étrangers vient de Chine, soit 1,5 milliard d'euros par an.
Le pays se trouve bien sûr au cœur du projet chinois des "Nouvelles routes de la soie", lancé en 2013, et rebaptisé depuis "La ceinture et la route" : depuis les ports grecs du Pirée et de Thessalonique, tombés dans l'escarcelle chinoise à la faveur de la crise économique, la Serbie représente un axe de pénétration privilégié vers le cœur des marchés européens. "Cette importance stratégique s'est encore renforcée avec la guerre en Ukraine", estime Stefan Vladisavljev.
Lors du dernier sommet de "La ceinture et la route", en octobre dernier à Pékin, boycotté par la plupart des pays européens en raison de la présence de Vladimir Poutine, la Serbie a signé un traité de libre-échange avec la Chine. L'Union européenne a fait savoir que ce traité était incompatible avec l'intégration européenne de la Serbie, mais peu importe pour le président serbe Aleksandar Vucic, qui cherche en Chine de nouvelles liquidités et tient à afficher son amitié politique avec le président Xi.
Pied de nez aux Européens
En effet, alors que de nouveaux accords devraient certainement être annoncés à l'occasion de la visite du président Xi, les relations entre Pékin et Belgrade ne sont pas qu'économiques. Tandis que l'intégration européenne piétine depuis des années et que la guerre se poursuit en Ukraine, jamais l'image de la Chine n'a été aussi bonne dans l'opinion publique serbe, meilleure même que celle de la Russie selon plusieurs enquêtes. Ces chiffres sont en hausse constante depuis l'épidémie de Covid, quand l'UE avait interdit toute exportation de matériel paramédical vers les pays candidats, alors que des avions chinois livraient sur le tarmac de l'aéroport de Belgrade des masques et des gants chirurgicaux. Les murs de la Serbie confinée s'étaient alors couverts de grands panneaux proclamant "Merci, frère Xi !"
La convergence sino-serbe se joue autour des deux dossiers du Kosovo et de Taïwan. Belgrade peut compter sur le soutien de Pékin au Conseil de sécurité pour bloquer toute reconnaissance de Pristina, tandis qu'Aleksandar Vucic ne manque pas une occasion de rappeler que "Taïwan, c'est la Chine". L'attachement au sacro-saint principe de l'intégrité territoriale des États a tout pour rapprocher les deux pays, dans un monde de plus en plus instable.