Viktor Orban rencontre Vladimir Poutine ce vendredi : un affront inédit à l'Union européenne et à l'Ukraine
Le Premier ministre hongrois Viktor Orban s'est rendu dans la capitale russe pour y rencontrer le président Vladimir Poutine. Des dirigeants européens, dont Charles Michel, ont fait part de leur indignation.

- Publié le 05-07-2024 à 07h59
- Mis à jour le 05-07-2024 à 14h56
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Envoyée spéciale à Budapest
Ce n'est pas qu'une énième provocation de Viktor Orban. En se rendant à Moscou pour rencontrer le président russe Vladimir Poutine ce vendredi, le Premier ministre hongrois a brisé ce qui constitue depuis deux ans la ligne directrice de la politique étrangère européenne et occidentale : celle de ne pas traiter avec l'agresseur de l'Ukraine qui, seule, doit décider si, quand et ce qu'elle acceptera de discuter avec la Russie. De plus, Viktor Orban a serré la main du maître du Kremlin, au moment où la Hongrie assure la présidence du Conseil de l'Union européenne, engageant ainsi la parole et l'image de celle-ci. L'affront est tel qu'il pourrait constituer un point de non-retour dans sa relation, déjà houleuse, avec l'UE, au vu des nombreuses réactions de ses homologues des Vingt-sept.
"Viktor Orban est arrivé à Moscou dans le cadre de sa mission de paix", a confirmé vers 11h un porte-parole du dirigeant hongrois. "Même si la présidence n'a pas de mandat pour négocier au nom de l'UE, nous ne pouvons pas rester les bras croisés et attendre que la guerre se termine miraculeusement", avait expliqué M. Orban, avant de quitter Budapest. Dans la capitale russe, il a salué le fait que Vladimir Poutine ait "accepté" de le recevoir "même dans des circonstances aussi difficiles". Le président russe ne s'est pas privé du plaisir d'accueillir le Premier ministre hongrois en tant que partenaire de longue date, mais aussi en tant que "président du Conseil" de l'Union pour parler de la "plus grande crise européenne", à savoir "la direction ukrainienne".
C'était justement l'effet que les Européens voulaient éviter. La veille, Charles Michel, président du Conseil européen, a été le premier à dénoncer sévèrement cette rencontre, sans attendre qu'elle soit confirmée par la Hongrie – signe de la gravité de la situation. "La présidence tournante n'a aucun mandat pour dialoguer avec la Russie au nom de l'UE. Le Conseil européen [institution des chefs d'État et de gouvernement, NdlR] est clair : la Russie est l'agresseur, l'Ukraine est la victime. Aucune discussion sur l'Ukraine ne peut avoir lieu sans l'Ukraine", a écrit le Belge sur X. Même ton sévère du côté de Petteri Orpo, Premier ministre finlandais, qui a prévenu que la visite "saperait les intérêts de l'Union".
Vendredi, l'indignation s'est répandue dans plusieurs capitales européennes, d'autant que la Hongrie n'aurait pas informé au préalable les autres États membres de voyage à Moscou, piétinant ainsi le principe de coopération loyale entre les Vingt-sept. Marcus Tsahkna, ministre estonien des Affaires étrangères, a exprimé sa "déception et désapprobation". "Totalement inacceptable", a aussi réagi la Première ministre lettone Silina. Tandis que son homologue polonais Donald Tusk s'est demandé au bénéfice de qui – sous-entendu : de Moscou – Viktor Orban joue ce jeu.
De fait, "l'apaisement n'arrêtera pas Poutine", a mis en garde la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. "Dans l'UE, tout le monde veut la paix. Nous voulons une paix juste pour l'Ukraine. Un voyage à Moscou fait plutôt le jeu de Vladimir Poutine", a développé Éric Mamer, porte-parole de l'exécutif européen. Et de souligner que cet acte met "sérieusement" en doute la visite du collège des commissaires a Budapest, prévue en septembre. De son côté, Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, a rappelé au Hongrois que Vladimir Poutine "fait l'objet d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale". L'Estonienne Kaja Kallas, qui succédera à M. Borrell, a donc enfoncé le clou : "Viktor Orban ne représente en aucun cas l'UE. Il exploite la position de la présidence pour semer la confusion."
Abus de la présidence
Le Premier ministre hongrois avait déjà sorti sa casquette européenne pour se rendre à Kiev mardi, à peine deux jours après le début de la présidence le 1er juillet. Lors de sa première visite dans la capitale ukrainienne depuis le début de l'invasion russe, il a appelé le président Volodymyr Zelensky à "considérer rapidement la possibilité d'un cessez-le-feu". Une position là encore contraire à celle des alliés européens de l'Ukraine.
C'est que le Premier ministre hongrois "considère que son rôle est de faciliter la compréhension et la clarification des positions" des parties au conflit, expliquait jeudi après-midi Janos Boka, ministre des Affaires européennes, face à la cinquantaine de médias, dont La Libre, invités à Budapest pour le traditionnel voyage de presse de la présidence.
La Hongrie refuse d'aider militairement Kiev, tout en flirtant depuis des mois avec Moscou – à Pékin, en octobre 2023, Viktor Orban est devenu le premier (et le seul) dirigeant européen à avoir rencontré M. Poutine depuis le début de la guerre. Le gouvernement hongrois bloque par ailleurs une enveloppe européenne de 6 milliards d'euros destinée à rembourser des armes livrées aux soldats ukrainiens par les pays de l'UE. Selon deux officiels rencontrés à Budapest, la responsabilité de ce blocage reposerait sur… l'Ukraine, qui "persécuterait" les entreprises hongroises – lisez : en dénonçant leurs affaires avec la Russie – et les minorités hongroises présentes sur son territoire.
"Budapest soutient la paix"
De manière générale, "la Hongrie est du côté de la paix", a répété en boucle Zoltan Kovacs, secrétaire d'État pour la communication internationale et fidèle porte-parole de Viktor Orban. "Ne vous attendez pas à ce que ce point de vue change du fait de la présidence, de la mauvaise presse ou du chantage des institutions européennes", a-t-il prévenu. Et de s'emporter : "Ne privez pas la Hongrie d'avoir sa propre lecture de la guerre en Ukraine !"
Mais à quoi ressemble la paix selon M. Orban ? S'agit-il de forcer l'Ukraine à baisser les armes et de renoncer à une partie de ses territoires face à la Russie ? Il aura été impossible d'obtenir une réponse claire à ce sujet, même si une source officielle hongroise s'est voulue… rassurante : "Lorsque des pourparlers de paix ont lieu, cela ne signifie pas que les lignes de front militaires seront cimentées." En réalité, cela comporterait davantage un risque pour l'Ukraine, qui alerte qu'une trêve, dans la situation actuelle, donnerait l'occasion à la Russie de reprendre des forces pour mieux réattaquer. Quoi qu'il en soit, pour Zoltan Kovacs, qui reconnaît que la guerre est une "violation claire du droit international", "il faut négocier. Arrêtez l'effusion de sang !", a-t-il plaidé, comme si ce souhait n'était pas partagé par les Ukrainiens…
Selon les mots d'un officiel hongrois rencontré à Budapest, le rôle du gouvernement Orban est de "protéger la Hongrie". Lisez : nul autre pays et certainement pas l'Ukraine, qui n'est pas membre de l'Otan. Le message est clair : la politique est tournée exclusivement vers les intérêts nationaux hongrois. Ou plutôt ceux de Viktor Orban, qui refuse de mesurer la menace que la Russie représente pour la sécurité de l'Europe dans son ensemble.
La Hongrie comme victime
De manière générale, les ministres et officiels rencontrés jeudi et vendredi à Budapest ont cherché à dépeindre la Hongrie comme une victime. Que ce soit sur la question de l'Ukraine : M. Orban voudrait la paix, quand le reste de l'Europe et des alliés de Kiev voudraient la guerre. Ou sur le gel des fonds européens destinés à la Hongrie : ce serait un chantage politique, non pas une réaction à la dérive autoritaire et la destruction de l'état de droit dans le pays, constatée par les institutions européennes, la Cour de justice de l'UE et un grand nombre d'organisations. La Hongrie serait aussi sous l'attaque des médias occidentaux qui décrivent les abus de Viktor Orban – une des sources rencontrées accusant ouvertement les journalistes présents d'écrire de la "propagande".
Plusieurs diplomates européens espéraient que le Premier ministre hongrois adopte une attitude plus constructive pendant la présidence du Conseil de l'UE, qui s'achèvera le 31 décembre. Le voyage à Moscou, de même que la rhétorique déversée à la presse à Budapest, indique tout le contraire. Et signale que Viktor Orban n'hésitera pas à perturber l'unité et la cohérence de l'Union, qui apparaît désarmée face à ce risque. Selon M. Kovacs, "la Hongrie entend laisser une marque" sur l'UE, pendant ses six mois de présidence. Paraît-il, à n'importe quel prix.