Et si la France passait à la proportionnelle?
Le mode de scrutin aux élections législatives et l'incapacité des partis à nouer des coalitions sont deux des facteurs majeurs du risque de paralysie. Pour le politiste Frédéric Sawicki, l'heure est venue de songer à la proportionnelle.
- Publié le 21-07-2024 à 12h01

Le système électoral est régulièrement pointé du doigt en France. Il l'est plus encore aujourd'hui, avec une Assemblée nationale morcelée et des partis incapables de s'entendre pour constituer une majorité stable.
Face à la crainte de paralysie, la proportionnelle pourrait revenir sur la table des discussions. Elle n'a été expérimentée qu'une seule fois sous le Ve République. Le président François Mitterrand l'a instaurée en 1986 pour atténuer la défaite de la gauche face à la droite, ce qui a permis au Front national d'envoyer 35 députés au Palais Bourbon. Nommé Premier ministre, Jacques Chirac a aussitôt réinstallé le scrutin majoritaire en vue des élections de 1988.
Favorable à la proportionnelle, le politiste Frédéric Sawicki, professeur de science politique à l'université Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique (Cessp-CNRS), est "convaincu que le scrutin majoritaire à deux tours présente bien plus d'inconvénients que d'avantages".
Pourquoi dites-vous que le scrutin majoritaire a plus d'inconvénients?
Les partisans de ce système mettent en avant qu'il a souvent permis de dégager une majoritaire claire jusqu'en 2022, y compris pendant les cohabitations. Mais le scrutin majoritaire à deux tours a aussi des effets pervers, dont un problème de représentativité. Avec la montée du FN à partir des années 80, nous avons vu que ce mode de scrutin laissait de côté une fraction importante d'électeurs. Jusqu'en 2017, avec ce système, l'extrême droite n'obtenait que quelques députés malgré des millions de voix. Le FN puis le RN a ainsi pu apparaître comme un parti martyr, exclu par le système. C'est profondément malsain, et ça n'a même pas empêché la progression de l'extrême droite. Un autre effet redoutable de ce mode de scrutin, c'est que des électeurs ne peuvent pas toujours voter selon leurs convictions. Si vous êtes écologiste par exemple, vous n'avez pas toujours un candidat de ce bord dans votre circonscription parce qu'un accord préalable a été décidé à gauche, et que les circonscriptions ont été partagées.
Et aujourd'hui, ce système montre toutes ses limites.
Oui. Il donne une Assemblée qui n'est pas véritablement représentative de la diversité des opinions. Et il ne permet même plus de dégager de majorité, dès lors que nous n'avons plus de clivage droite-gauche aussi clair avec deux camps dominants, et dès lors que le pays est fracturé, divisé entre des partis qui apparaissent incompatibles entre eux. Nous l'avions déjà vu en 2022, et plus encore aujourd'hui.
L'argument de la stabilité ne tient donc plus.
Je dirais même que cette stabilité a un côté factice depuis quelque temps déjà, parce que le scrutin majoritaire à deux tours peut donner une majorité qui repose sur un socle très fragile. Prenons l'exemple de 2017. Après la victoire d'Emmanuel Macron à la présidentielle, son camp remporte les législatives avec seulement 42,64 % de taux de participation et 16,55 % des inscrits au second tour. Si vous vous comportez ensuite comme si vous étiez majoritaires sociologiquement, alors les Français recourent à la rue et à la grève pour s'opposer aux décisions. C'est ce qu'il s'est passé avec les Gilets jaunes, la réforme des retraites… Les politiques ont l'illusion d'avoir tous les leviers pour mettre en œuvre leur programme mais ils finissent par recourir à des formes de violence, comme le 49-3 à l'Assemblée nationale et la répression dans la rue. Il me semble aussi important de rappeler que c'est le même mode de scrutin qui prévaut pour l'élection présidentielle, avec les mêmes problèmes de représentativité et de fragilité de socle. En 2002, Jacques Chirac a été élu avec l'aide du front républicain, mais lui et son camp ont gouverné comme si de rien n'était. Nous pouvons dire la même chose d'Emmanuel Macron en 2017 et en 2022.
Emmanuel Macron, dès 2017, s'était dit favorable à la proportionnelle. Pourquoi alors n'avoir rien entrepris ?
Modifier le mode de scrutin est très simple : cela relève d'une loi ordinaire, pas d'un changement de la Constitution. Mais Emmanuel Macron a obtenu la majorité absolue en 2017 et je pense qu'il a pu mesurer le confort que cela procurait. Des députés n'avaient pas non plus forcément envie de risquer leur siège.
Et puis, il y a cette obsession du coup d'après, de la présidentielle surtout, qui complique encore la donne.
Effectivement. D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'élection présidentielle, nous ne comprendrions pas pourquoi la droite a refusé d'entrer dans une coalition avec les macronistes en 2022. Ils étaient d'accord sur tout, mais la droite savait que c'était le dernier mandat du président Macron et qu'il était de moins en moins populaire. Cela étant, nous ne pouvons pas non plus reprocher aux politiciens de jouer avec des règles qui s'imposent à eux.
Tout cela ne doit pas faciliter la constitution de coalitions. Le compromis est d'ailleurs souvent considéré comme une compromission.
En effet. Le scrutin majoritaire à deux tours pousse plutôt les partis à camper sur leurs positions. Constituer une majorité entre des familles politiques différentes, comme en Allemagne ou en Belgique, ce n'est pas dans les habitudes de nos politiques, ni des électeurs. Mais peut-être que l'on finira par y venir pendant cette législature, face à une situation de blocage qui ne pourrait profiter qu'au RN. Comme Emmanuel Macron ne peut pas dissoudre l'Assemblée avant un an, cela va forcer les acteurs à discuter. La proportionnelle pourrait aussi accélérer le processus. Et puis, et si les règles changent, les politiciens s'adapteront. Ils changeront aussi leurs habitudes.
Mais la situation politique est compliquée aujourd'hui. N'est-il pas trop tard pour passer à la proportionnelle aux élections législatives ?
Non, il pourrait même y avoir un terrain de consensus dans cette assemblée où il n'y a pas de majorité absolue. Des partis de gauche tout comme le Modem, au centre, ou encore le RN ont toujours été en faveur de la proportionnelle. S'ils changeaient d'avis, ils devraient s'en expliquer. En tout cas, ce sujet mérite d'être au moins débattu.