"Le seul parti qui pense à nous" : comment l'AfD a étendu son influence sur les jeunes et les femmes
Le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne pourrait doubler ses voix aux législatives du 23 février. Un exploit lié, entre autres, à sa capacité à attirer de nouveaux publics.
- Publié le 22-02-2025 à 07h04
- Mis à jour le 23-02-2025 à 10h26

C'est ce qu'on appelle une ambiance survoltée. Durant près de trois heures, un millier de supporters du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (Alternative für Deutschland - AfD) ont acclamé les divers intervenants d'un meeting électoral, organisé début février à Neu-Isenburg, près de Francfort-sur-le-Main. Sur scène, encadrés de drapeaux allemands, une députée européenne, le candidat local pour les législatives du 23 février et le coprésident du parti, Tino Chrupalla. Mais celle que tous attendent est Alice Weidel.
La candidate à la chancellerie est accueillie en diva, entre le slogan, repris en chœur, "Alice für Deutschland" - qui rappelle celui des nazis "Alles für Deutschland" (tout pour l'Allemagne) - et des "Alice, je t'aime". Visiblement étonnée par cette effusion de sympathie, l'intéressée en col roulé et blaser bredouille un timide "je vous aime aussi". Le contraste ne peut être plus grand avec les interventions froides et cassantes de cette même personnalité, lors des séances parlementaires au Bundestag.
Surfer sur la vague
Cette liesse n'a rien de particulier à Neu-Isenburg. Depuis des semaines, l'Alternative pour l'Allemagne suscite un émoi sans précédent dans le pays, et pas seulement dans ses bastions de l'Est. L'AfD se sait sur la voie d'une "réussite historique", avec des enquêtes d'opinion qui la placent deuxième derrière les chrétiens-démocrates, avec 20 % des intentions de vote. Dans la salle, intervenants et public jubilent même s'ils savent qu'ils ne pourront pas gouverner à l'issue de ces législatives, faute de partenaires de coalition.
Peu importe. L'important est de surfer sur cette vague de soutien et de diffuser le plus possible les messages du parti. Lors des meetings électoraux et sur les médias sociaux, tout est fait pour susciter l'émotion, via des vidéos d'un rare niveau de professionnalisme. L'une d'entre elles parodie la saga de "La guerre des étoiles" avec, d'un côté, "l'empire wokiste", représenté par les leaders des partis traditionnels – Friedrich Merz, le chef de la droite classique y est dépeint en Darth Merz - et, de l'autre, la "rébellion démocratique" que représente l'AfD. Le tout, avec un Elon Musk faisant transporter par des soldats une Angela Merkel déconfite. Dans la salle, à Neu-Isenburg, la vidéo soulève une explosion de rires et d'applaudissements.
Si, ce jour-là, la grande majorité des participants appartient à la gent masculine, entre 40 et 60 ans, on y trouve aussi un nombre non négligeable de femmes et de jeunes. Surreprésentée dans les régions de l'Est, chez les hommes, les ouvriers, les professions indépendantes et chez les chômeurs, l'AfD se diversifie et se présente comme le nouveau "parti populaire". À la surprise générale, elle est devenue la première force politique chez les 18-29 ans lors des européennes de juin dernier.
"L'AfD est le seul parti à pouvoir sauver l'Allemagne", nous explique Dominik, 25 ans, encarté depuis un mois. "Les frontières sont ouvertes, l'économie va mal, les impôts sont trop élevés et, dans mon école, j'étais le seul vrai Allemand. Il va être difficile de vivre comme mes parents, avec le même niveau de confort. Et ce sera encore plus dur pour ma fille", ajoute-t-il. Un peu plus loin, Hanna, 31 ans, mère de deux enfants, votera elle aussi pour l'AfD le 23 février. "J'ai peur pour mes filles, le pays a changé, on ne peut plus sortir sans crainte. L'AfD est le seul parti qui pense à nous", assure cette trentenaire, déçue par les autres partis qui "parlent, mais ne font rien".
Experte des médias sociaux
Si l'AfD attire un public de plus en plus varié, c'est notamment en raison de la frustration face à un monde en pleins changements, entre crise économique, immigration, inflation et guerre en Ukraine. À cela s'ajoute le rôle des médias sociaux dont l'AfD est devenue experte. "Elle a lancé sa stratégie numérique beaucoup plus tôt que les autres partis démocratiques du centre et elle ne cesse de se professionnaliser", commente Özgür Özvatan, directeur de la société de conseil stratégique Transformakers, à Berlin. "Elle propose des contenus précis à des publics variés, hommes, jeunes, femmes et, c'est une nouveauté, même aux électeurs d'origine turque", ajoute cet expert. "Lors des élections européennes de juin 2024, les trois quarts des vidéos politiques diffusées sur les médias sociaux venaient de l'AfD. Ce n'est aujourd'hui plus le cas dans cette campagne législative. Les autres partis rattrapent un peu leur retard", nuance-t-il.
Difficile toutefois de dire si cette légère baisse de suprématie aura des conséquences dans les urnes. "La campagne électorale est massivement dominée par le thème de l'immigration et cela joue en la faveur de l'AfD dont c'est le thème de prédilection" commente Özgür Özvatan, auteur du livre Jede Stimme zählt aux éditions Aufbau Verlage. Les deux récentes attaques commises par des Afghans, à Aschaffenburg et Munich, ont en effet placé la lutte contre l'immigration illégale au cœur des débats. L'AfD ne pouvait rêver mieux…