"Viktor Orbán est un peu un amoureux déçu de l'Union Européenne qui n'arrête pas de montrer toute sa déception"
Alors que l'Europe s'unit pour faire face à la Russie et au désengagement américain, la Hongrie adopte, une fois de plus, une position de retrait par rapport à ses alliés de l'Union. Éclairage avec Jean-Michel De Waele, professeur de science politique à l'ULB.

- Publié le 08-03-2025 à 15h43
- Mis à jour le 08-03-2025 à 20h07

À l'issue du sommet européen qui s'est tenu à Bruxelles ce 6 mars, vingt-six États membres de l'Union européenne ont réaffirmé leur soutien à Kiev dans le cadre de la guerre qui se joue entre l'Ukraine et la Russie. Un engagement duquel se dissocient la Hongrie et son Premier ministre Viktor Orbán et qui n'a donc pas pu être repris dans les conclusions du sommet.
Une décision attendue de la part du chef d'État magyar qui s'est toujours montré farouchement timide pour soutenir l'Ukraine et critique ouvertement l'Union européenne. Ses relations avec le président russe Vladimir Poutine et son soutien envers la politique adoptée par Donald Trump font grincer les dents des pays européens qui voient Viktor Orbán comme le "cheval de Troie" du Président américain. Jean-Michel De Waele, professeur de science politique à l'ULB nous livre son analyse.
La Hongrie a-t-elle toujours sa place au sein de l'Union Européenne ?
C'est évidemment aux Hongrois de le décider. Je pense qu'une majorité de Hongrois tient à être dans l'Union européenne. Quand les citoyens votent pour M. Orbán, ils ne votent pas pour la sortie de l'Union européenne, que M. Orbán ne propose pas non plus. Donc je pense que la place de la Hongrie est dans l'UE. Mais est-ce que la place d'un régime illibéral, comme celui de M. Orbán est-il dans l'Union européenne ? Ça, c'est une vraie question. Mais l'UE est très mal armée pour résoudre ce genre de questions
Qu'est-ce que Viktor Orbán a à gagner en adoptant cette attitude d'opposition face à l'Union ?
Viktor Orbán est un vrai idéologue. Il n'a pas toujours défendu ces positions. Il était très libéral au sens très pro-européen, très pro-occidental. Et c'est la déception de l'entrée dans l'UE, la déception de voir que les choses étaient si lentes, que les Français et les Allemands décidaient de tout qui l'a conduit à ça. Orbán, c'est un peu un amoureux déçu de l'Europe qui n'arrête pas de montrer toute sa déception.
M. Orbán gagne d'abord à servir les intérêts de Moscou. Il est bien évident qu'aujourd'hui, il est aligné sur les intérêts de Moscou et qu'il parie sur une victoire de la Russie et que M. Poutine et son régime lui en seront très redevables. Comme je l'ai dit, M. Orbán est un idéologue. Dès lors, il tient des discours anti-migrants, anti-LGBT, anti-Union européenne, anti-mondialiste. Donc il se retrouve bien plus dans cette vision du monde d'un régime autoritaire, fermé, basé sur les traditions de l'Europe chrétienne. Il a aussi un moment utilisé le mot de "race hongroise". C'est cette vision-là qu'il adopte et je pense que M. Orbán et ses amis sont convaincus de cela.
Il faut aussi remarquer que M. Orban ne franchit jamais le Rubicon. C'est-à-dire qu'il ne bloque pas non plus totalement l'Union européenne. Il pourrait mettre son droit de veto à tout. Il est un fin politique qui sait jusqu'où ne pas aller. Il a perdu beaucoup d'argent européen. Il perd certainement beaucoup d'investissements en Hongrie, qui est un pays qui semble peu stable. Avec la crise économique de l'Allemagne et du secteur automobile, la Hongrie risque aussi de payer le prix à ce niveau-là. Donc M. Orban est prêt à mettre son pays en retard de développement socio-économique, en retard de modernisation, au nom de ses idées. Mais sans se couper totalement de l'Union européenne, M. Orban fait beaucoup de bruit et dit toujours : "retenez-moi". Et on trouve toujours une solution. Il ne signe pas un texte, il va boire un café ou il sort pour aller aux toilettes au moment où il faut voter. Donc on trouve toujours des solutions pour qu'il ne mette pas son droit de veto. Parce qu'il sait bien aussi que la pression de l'Union européenne serait trop immense.
Comment expliquer l'isolement de la Hongrie ?
Il y a un moment où c'était la même chose en Pologne, et où on avait l'impression qu'Orbán disait tout haut ce que des Polonais, des Slovaques et parfois des Autrichiens pouvaient penser tout bas. Ils étaient très contents qu'Orban le dise tout haut. Aujourd'hui, avec la guerre en Ukraine, quand même, la donne a changé. Parce que même en Pologne, même les conservateurs polonais, même le PiS ne sont pas russophiles. Il se retrouve isolé vis-à-vis des Autrichiens également, puisque l'extrême droite n'est pas arrivée au pouvoir.
Mais Viktor Orbán a de très très bonnes relations avec le Premier ministre slovaque Robert Fico, qui est sous les mêmes positions, mais qui, lui, n'est pas idéologue mais plutôt pragmatique, et qui vise quand même d'abord le développement économique de la Slovaquie. Je ne pense pas que M. Fico est prêt à perdre des centaines de millions, voire des milliards d'euros de plan européen, uniquement pour défendre la civilisation chrétienne. Ce qui est le cas de M. Orbán.
Depuis la guerre en Ukraine, je pense que M. Orbán, au niveau des États, est peut-être plus isolé. Mais il est la tête de pont de la droite radicale et de l'extrême droite européenne. C'est quand même un grand ami de Donald Trump. Et tous les mouvements d'extrême droite européens qui regardent vers M. Trump, regardent avant tout vers M. Orbán. Il avait, avant tout le monde, de bonnes relations avec M. Poutine et avec M. Trump. Quand on voit cette espèce de réconciliation stupéfiante entre les États-Unis via M. Trump et la Russie via M. Poutine, quelque part, M. Orbán avait déjà fait la synthèse. Et donc il est un peu précurseur pour l'extrême droite. Il est plus isolé au niveau de l'Union européenne à cause de ses positions pro-russes. Mais au niveau idéologique et au niveau des partis politiques, il apparaît quand même comme un modèle et certainement comme le meilleur allié de M. Trump. On verra bien quand M. Trump prendra des mesures douanières si la Hongrie est touchée ou pas.
Le pouvoir d'Orbán remet en question la souveraineté de l'Ukraine. Cela montre une stratégie défensive pour assurer sa propre sécurité face à la Russie ou plutôt une forme de soumission à Poutine et à son projet de rétablir les anciennes frontières soviétiques ?
Est-ce que Vladimir Poutine a vraiment le plan d'envahir les Pays baltes, la Moldavie, la Géorgie, l'Arménie ? Je ne sais pas. Et je pense qu'il faut être prudent et que nous, pro-européens, nous ne devons pas actionner les émotions de peur comme le fait M. Poutine. Je pense que jouer émotion contre émotion, peur contre peur est dangereux, parce qu'on sera toujours perdant à ce jeu-là. Je pense que les partis belges et les partis européens démocratiques seront toujours perdants à ce jeu-là.
Mais je pense vraiment que Viktor Orbán a un projet de société. Il a une vision du monde. Et je pense que c'est ça qui le fait agir. Pour Orbán, le modèle de société qui existe à l'heure actuelle en Russie, et qu'il croit que M. Trump veut peu ou prou installer aux États-Unis, est le modèle qui lui convient. Je pense qu'il est prêt à se battre véritablement pour ce modèle-là. Il doit bien trouver des alliés. Et étant donné qu'il trouve que les Français et les Allemands ont toujours été assez méprisants vis-à-vis des pays d'Europe centrale, ce qui est vrai, et ont souvent été très arrogants, ce qui est vrai, avoir comme allié la Russie est un renfort. C'est très étonnant parce que la Hongrie n'est pas un pays où il y a des traditions slavophiles. Par exemple, la Bulgarie l'est, elle, ainsi que la Tchéquie… Il y a des pays pour lesquels, historiquement, il y a eu un soutien à la Russie ou à l'Union soviétique. Mais ce n'est pas du tout le cas pour la Hongrie. Donc c'est vraiment un renversement historique extrêmement important que fait Victor Orbán.
Une des grandes questions qui se posent, d'ailleurs, c'est : quid après Orbán ? Il n'est plus tout jeune. Et il est quand même challengé à l'intérieur de son pays comme il ne l'a jamais été. Il y a d'anciens membres de son parti qui ont créé d'autres structures. Je pense que M. Orbán ne va pas continuer à gagner tout le temps toutes les élections. Il est plus en danger aujourd'hui que jamais. Le parti TISZA a été créé par un ancien membre du parti de Viktor Orbán, qui est aussi national mais bien plus pro-européen et remet en question l'autoritarisme de M. Orbán. Dans les sondages, il est au coude à coude et il est difficile d'accuser ce leader-là d'être vendu aux Européens. Donc pour la première fois, il y a peut-être une contestation et il restera à savoir si la politique de M. Orbán est durable pour la Hongrie. On ne peut pas le prévoir. Mais je ne suis pas sûr qu'il y ait dans l'histoire de la Hongrie de quoi continuer cette politique de M. Orbán. Le problème de la Hongrie, ce n'est plus tellement les migrants qui viennent en Hongrie. Le grave problème de la Hongrie, c'est les Hongrois qui quittent la Hongrie. Le pays est en train de se vider parce qu'il ne se modernise pas, parce qu'il y a des problèmes économiques, parce que les salaires restent, comme partout en Europe centrale, bien plus bas qu'en Allemagne ou que dans d'autres pays. La Hongrie est en train de se vider de sa jeunesse, a une situation démographique compliquée. Donc, petit à petit, les choses font que les problèmes sont changeants.
