L'astronomie arménienne : une manière d'exister à l'international
Ancienne république soviétique, l'Arménie était l'un des centres de recherche majeurs pour la physique et l'astronomie en URSS
- Publié le 20-08-2025 à 14h54
- Mis à jour le 21-08-2025 à 14h09

Une à une, Henrik Sargsian, ancien ingénieur soviétique de 85 ans, actionne les commandes de contrôle du télescope Schmidt d'un mètre de diamètre qu'il entretient depuis plus d'un demi-siècle. À l'aide d'une petite télécommande, il ouvre la coupole monumentale pour laisser entrevoir le ciel étoilé. "Je me souviens très bien du jour de l'inauguration, c'était en 1960. Nikita Khrouchtchev était fasciné par le télescope. Il a salué chacun des scientifiques et m'a même serré la main. C'était une fierté de recevoir le nᵒ1 de l'URSS dans notre petit village. C'est aussi grâce à ce télescope que Benjamin Markarian (astronome arménien, NdlR) recensa plus de 1 500 objets stellaires que l'on appelle désormais les galaxies Markarian." Dans l'Univers, "14 500 objets portent des noms arméniens", précise encore le vieil ingénieur.
C'est en 1946 que le "père de la recherche arménienne", Viktor Ambartsumian, réussit à convaincre le pouvoir soviétique, après des années de lutte avec l'Académie des sciences de Moscou, d'implanter un centre de recherche à Byurakan, un village situé à une trentaine de kilomètres d'Erevan, pour y développer la recherche fondamentale. Ce qui deviendra l'Observatoire astrophysique de Byurakan continue de faire la fierté de l'Arménie, qui le reconnaît comme l'un des trois "instituts nationaux de valeur", aux côtés du Mémorial du génocide arménien et de l'institut Matenadaran qui abrite plus de 17 000 manuscrits anciens.

En 2021, à l'occasion du 75ᵉ anniversaire de l'observatoire, l'ancien président arménien Armen Sarkissian souhaitait que la science arménienne "soit à nouveau au sommet du monde". "Des années 1970 à aujourd'hui, nous pouvons vivre grâce à la réputation et au crédit de nos grands scientifiques […]. Il est temps de rembourser notre dette", déclara-t-il, alors qu'après l'effondrement de l'URSS, le gouvernement n'a pu soutenir la recherche faute de moyens.
Les années noires
En 1991, la jeune république d'Arménie "ne pouvait pas se permettre d'avoir des priorités telles que la science ou la culture. Nous venions de vivre le tremblement de terre de 1988 et nous étions en guerre avec l'Azerbaïdjan au Haut-Karabakh (de 1988 à 1994, NdlR). Ce fut vraiment une catastrophe pour la population et notre secteur", se rappelle Areg Mickaelian, astronome et directeur de l'Observatoire de Byurakan.
"Nous nous plaignons beaucoup du régime soviétique, mais il accordait une importance capitale à la recherche scientifique et à son financement. À la fin de l'ère soviétique, nous avions 28 000 chercheurs dans le pays. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 4 000. Contrairement à de nombreuses institutions qui ont fermé leurs portes, nous avons réussi à survivre grâce à une poignée de scientifiques qui se sont accrochés au projet", explique celui qui est entré à l'Observatoire de Byurakan en 1986, alors que l'Arménie était encore une république soviétique. Aujourd'hui, il ne peut que mesurer l'écart qui sépare ces deux mondes.
De nombreux astronomes sont attirés par l'Europe ou les États-Unis qui proposent aux scientifiques de travailler sur des projets longs avec des budgets importants
Malgré les déclarations de l'ex-président Sarkissian, les financements du gouvernement, qui s'élèvent à 710 000 $ par an (608 000 €), restent "insuffisants". "Le financement est un peu plus important qu'il y a cinq ou dix ans, mais si nous comparons avec le niveau européen, cela reste dérisoire. Récemment, les salaires ont été augmentés et les scientifiques chevronnés gagnent environ 1 000 $ (850 euros) par mois. Dans ces conditions, de nombreux astronomes sont attirés par l'Europe ou les États-Unis qui proposent aux scientifiques de travailler sur des projets longs avec des budgets importants."
Exploration et enjeux géopolitiques
Areg Mickaelian, qui dirige aujourd'hui une équipe de 39 scientifiques, est convaincu que l'avenir de l'astronomie en Arménie passera par les collaborations internationales. "Notre seule perspective est d'entretenir des collaborations internationales de qualité pour participer à des projets importants. Notre meilleur partenaire est la France avec laquelle nous faisons des publications et des observations conjointes. Être à la pointe de la science, c'est aussi organiser des réunions internationales. Chaque année, nous organisons au moins une conférence et des écoles internationales pour les jeunes astronomes."
En Arménie, l'astronomie revêt également une dimension politique majeure. En 2015, l'observatoire de Byurakan est devenu le centre régional de l'Union astronomique internationale (IAU) pour la zone Asie centrale et du Sud-Ouest. C'est une fierté pour son directeur. "Cette région est la plus compliquée à gérer. En raison des différences linguistiques : elle regroupe la Turquie, le Kazakhstan, le Tadjikistan… Mais surtout par rapport aux nombreuses guerres avec l'Azerbaïdjan (soutenu par la Turquie, NdlR) et aux controverses politiques avec le régime d'Erdogan (qui ne reconnaît toujours pas le génocide arménien, NdlR)."
La science nous permet d'exister sur la scène internationale.
Grâce à cet héritage soviétique et à sa douzaine de télescopes, dont le plus grand possède un miroir de 2,6 m, ce qui en fait le 48ᵉ plus grand au monde,"le centre de Byurakan et l'Arménie sont devenus les leaders de l'astronomie dans la région. C'est une fierté pour un si petit pays", explique encore Areg Mickaelian.
L'astronome de 63 ans ambitionne de faire de son pays d'origine un acteur scientifique important sur la scène internationale. "Mon rêve est de créer un centre pour les sciences naturelles basé sur notre bureau régional. Cela permettrait à l'Arménie de jouer un rôle beaucoup plus important au niveau régional et international. À ce stade ce n'est pas très réaliste, mais j'espère y parvenir si je vis encore quelques années. L'Arménie est peut-être douée pour les échecs ou dans certains sports, mais nous possédons très peu de ressources naturelles. Notre force principale réside donc dans les ressources humaines que nous nous devons de former et d'attirer à l'intérieur du pays".
Alors que l'Arménie vient de signer un accord de paix avec l'Azerbaïdjan, le 8 août à Washington sous l'égide de Donald Trump, elle reste menacée dans son intégrité territoriale. Après le nettoyage ethnique du Haut-Karabakh en septembre 2023, reste à savoir si Bakou respectera l'accord de paix qui vient d'être ratifié après plus de trente ans de conflit. Pour Areg Mickaelian, "aucune action politique n'a autant aidé l'Arménie à conserver sa reconnaissance internationale que la science, et notamment l'astronomie. En cela la science est au-dessus de la politique car elle nous permet d'exister sur la scène internationale."