Emmanuel Grégoire, le maire de Paris qui a déjoué les pronostics et qui a évoqué pendant la campagne "sa plaie intérieure silencieuse"
Peu connu du grand public il y a encore quelques mois, Emmanuel Grégoire a réussi à rassembler la gauche parisienne et à déjouer les pronostics.
- Publié le 23-03-2026 à 20h15
- Mis à jour le 24-03-2026 à 08h56

L'image est symbolique, et elle vaut bien un direct : ce dimanche vers 22h15, Emmanuel Grégoire rejoint l'Hôtel de Ville de Paris à vélo en compagnie de ses colistiers. Cette scène pousse les présentateurs des chaînes de télévision et de radio à interrompre les analyses en plateau pour des interviews du nouveau maire. "J'étais un peu anxieux aujourd'hui, je ne vais pas vous faire croire que j'étais serein toute la journée", glisse-t-il, souriant et tout en pédalant, au micro de France Info.
Avec un score de 50,52 % au second tour des élections municipales, il a sèchement battu la candidate de la droite Rachida Dati (41,52 %) et l'Insoumise Sophia Chikirou (7,96 %). L'ampleur de la victoire a surpris plus d'un institut de sondage et plus d'un expert, tant le candidat de la gauche partait de loin.
Le déclic Jospin
Emmanuel Grégoire, 48 ans, naît aux Lilas, ville populaire de l'autre côté du périph', en Seine-Saint-Denis. Il étudie à l'Institut d'études politiques de Bordeaux, avant de s'installer à Paris. Si son père et ses grands-pères sont adhérents au Parti communiste, Emmanuel Grégoire, lui, prend la carte du Parti socialiste, à 24 ans, à l'approche de l'élection présidentielle de 2002. Il veut soutenir Lionel Jospin, l'ex-Premier ministre décédé ce lundi à l'âge de 88 ans, l'artisan de la gauche plurielle qui a été éliminé au premier tour du scrutin de 2002 à cause de la dispersion de la gauche.
Emmanuel Grégoire commence sa carrière politique dans le XIIe arrondissement de la capitale. Il devient chef de cabinet du maire PS Bertrand Delanoë, son mentor, de 2010 à 2012. Après un passage au cabinet du Premier ministre Jean-Marc Ayrault, il est élu aux élections municipales de 2014 et devient adjoint de la nouvelle maire de Paris, Anne Hidalgo, puis son premier adjoint.
Homme de dossiers préférant le compromis au conflit, il parvient à rassembler les socialistes, les écologistes et les communistes autour de divers sujets. Mais sa relation avec Anne Hidalgo se dégrade après sa cinglante défaite à l'élection présidentielle de 2017.
Le dauphin prend alors ses distances et il quitte la mairie de Paris pour l'Assemblée nationale après avoir été élu député de Paris en 2024. Cela lui permet aussi de se consacrer à son objectif : conquérir la mairie de Paris et succéder à Anne Hidalgo, qui ne se représente pas, face à Rachida Dati, donnée favorite.
Coureur de fond
Emmanuel Grégoire est un joggeur régulier. Il a plusieurs marathons à son actif, dont un réalisé dans les murs de l'Hôtel de ville en avril 2020, la course ayant été annulée à cause du Covid. Pour atteindre son but, il adopte les mêmes ingrédients de réussite que pour une course à pied : réussir son entame, rester constant sans se mettre dans le rouge, et en garder sous la semelle pour ne pas flancher dans les derniers kilomètres.
L'entame, Emmanuel Grégoire la réussit. Il remporte la primaire socialiste, puis rassemble autour de lui, à la mi-décembre 2025, les autres composantes de la gauche parisienne sauf LFI ; une première dans la capitale. La dynamique est lancée.
Puis, vient la campagne. Malgré son déficit de notoriété, dont il s'amuse, Emmanuel Grégoire occupe le terrain et se montre patient. Équilibriste, il ne renie pas le bilan d'Anne Hidalgo, tout en se démarquant de la maire sortante.
Sa montée en puissance se fait naturellement. Discret sur sa vie privée, il dévoile sa "plaie intérieure, silencieuse" sur France Inter, alors que vient d'éclater le scandale des violences physiques et sexuelles dans le périscolaire en France et à Paris en particulier. Il révèle "[sa] propre histoire", "celle d'un enfant qui, en CM1, a subi des violences sexuelles pendant plusieurs mois dans le cadre d'activités périscolaires".
Fin tacticien
Sentant la course à l'Hôtel de ville lui échapper, Rachida Dati, nerveuse, durcit le ton de la campagne. Emmanuel Grégoire, lui, reste calme. Il déplore la brutalité de sa rivale et rappelle qu'elle sera jugée en septembre pour corruption et qu'elle devra peut-être quitter son poste si elle est condamnée.
Dans l'entre-deux-tours, il reste constant, et se montre fin tacticien. Il refuse la main tendue de Sophia Chikirou et critique Rachida Dati pour n'avoir jamais clairement refusé celle de Sarah Knafo (Reconquête), qui finira par se retirer. "Imaginez-vous un seul instant Jacques Chirac, élu maire de Paris, avec le soutien de Jean-Marie Le Pen", pose-t-il dans le débat sur BFM. "C'est une rupture morale historique."
En diabolisant sa rivale, Emmanuel Grégoire tente de convaincre les électeurs centristes de Pierre-Yves Bournazel, qui avait fusionné à contrecœur sa liste avec celle de Rachida Dati, à ne pas voter pour son adversaire. Mieux : il réussit à faire voter une bonne partie d'entre eux pour lui. Et en se présentant comme le seul rempart face à Rachida Dati, il fait opter aussi un tiers de l'électorat de Sophia Chikirou pour le candidat de la gauche unie.
L'issue de ce marathon, on la connaît. Emmanuel Grégoire aura finalement réussi à faire ce que Lionel Jospin appelait de ses vœux : rassembler la gauche plurielle, et aller au bout.
Ce lundi matin, le premier message du nouveau maire de Paris lui était consacré. "Lionel a été une figure tutélaire pour plusieurs générations, et a inlassablement ouvert la voie. Nous lui devons tant. Cette victoire à Paris lui est dédiée."
En se présentant commele seul rempart face à Rachida Dati, il a fait opter un tiersde l'électorat de Sophia Chikirou pour le candidatde la gauche unie.
