"Il est difficile de trouver une violation des droits humains que la Russie n'a pas encore commise en Crimée"
La communauté tatare n'a jamais été autant en danger dans la Crimée illégalement annexée par Moscou. Témoignage.

- Publié le 22-03-2024 à 06h47
- Mis à jour le 22-03-2024 à 09h51

C'est la fête au Kremlin. Vladimir Poutine est maintenu au pouvoir, la croissance économique s'accélère et… "hasard" du calendrier : lundi signait les dix ans de l'annexion illégale de la Crimée. Une occasion pour le président de saluer le "retour à la patrie" des territoires ukrainiens dont Moscou a revendiqué l'annexion. Devant la foule rassemblée sur la place Rouge, il a déclaré qu'ils y sont bien parvenus pour la Crimée "et c'est un grand événement dans l'histoire de notre État".
En Crimée, le niveau de respect des libertés civiles est pire qu'en Afghanistan et en Corée du Nord
La vie a en effet bien changé dans la péninsule occupée depuis 2014. Derrière le mur qui les coupe de l'Ukraine continentale, les habitants vivent sur l'un des territoires les plus répressifs au monde. Le niveau de respect des droits politiques et des libertés civiles y est pire qu'en Afghanistan et en Corée du Nord, selon Freedom House. "Il est difficile de trouver une violation des droits humains que la Russie n'a pas encore commise en Crimée", témoigne Ievgenii Iaroshenko, analyste pour l'organisation "Crimea SOS" qui contribue à la "désoccupation de la Crimée et à sa réintégration en Ukraine". "Les enlèvements, les perquisitions arbitraires, la torture, les séquestrations et les dénonciations y sont devenus des pratiques quotidiennes courantes."
Intimidation disproportionnée
Pour légitimer leur occupation, les autorités russes y appliquent depuis 2014 un processus d'endoctrinement et de propagande de plus en plus répressif. Nationalisation forcée, nouveau programme scolaire, imposition des lois et pratiques russes… Une stratégie de "modification ethnique" et de "nettoyage identitaire", dénonce Amnesty International.
Le sort des Tatars, en particulier, figure parmi l'une des plus grandes sources de préoccupation des organisations de défense des droits humains. Cette communauté turcophone et majoritairement musulmane, présente en Crimée depuis le XVe siècle, est visée par des opérations d'intimidation plus ou moins violentes : discrimination, censure, contrôles abusifs, perquisitions à domicile, accusations infondées, emprisonnement… Pour Ievgenii Iaroshenko, même s'il "n'y a pas de raisons suffisantes pour parler de nettoyage ethnique", la communauté est l'un des groupes les plus vulnérables en Ukraine.
Certaines familles tatares de Crimée disent que si une matinée se passe sans perquisition, c'est une bonne matinée"
"Certaines familles tatares de Crimée disent que si une matinée se passe sans perquisition, c'est une bonne matinée, raconte l'activiste. Lutfiie Zudiieva, une éminente défenseuse des droits tatares en Crimée, avoue qu'elle se couche toute habillée en s'attendant à voir des hommes armés à l'aube. Les prisonniers tatars sont pour la plupart transférés dans des établissements pénitentiaires situés dans des régions russes éloignées. La distance entre la Crimée et certaines de ces prisons est trois fois plus longue que celle qui sépare Kiev de Bruxelles."
Traumatisme historique
Le rattachement de la péninsule est régulièrement justifié par l'idée répandue que celle-ci a été toujours été russe. Les manuels d'histoire prouvent pourtant le contraire. C'est seulement depuis la conquête de 1783 que les Russes sont installés en Crimée, des siècles après l'arrivée des Tatars. Les Russes n'y sont prédominants qu'à partir de mai 1944 quand Staline décide de déporter, en Asie centrale et en Sibérie, l'ensemble de la population tatare selon le principe de "punition collective" pour cause de collaboration avec l'ennemi nazi. Les monuments tatars sont alors détruits au profit d'une russification administrative et culturelle. Les oppressions subies actuellement par les Tatars de Crimée s'ajoutent ainsi à un traumatisme historique collectif.
"Les survivants de la déportation et leurs descendants ne pourront revenir en Crimée qu'à la fin des années 1980", raconte Alexandra Goujon dans son ouvrage L'Ukraine : de l'indépendance à la guerre (Le Cavalier Bleu 2023). "La part de la population tatare passe de 1,9 % en 1989 à 12,1 % en 2001 pour une population totale dépassant les 2 millions d'habitants. Celle des Russes et des Ukrainiens est respectivement de 58,5 % et de 24,4 % selon le recensement de 2001."
"Sans la restitution de la Crimée et des autres territoires occupés, il est impossible de sauver les citoyens ukrainiens des enlèvements, de la torture, des meurtres, de la séquestration et d'autres atrocités, plaide Ievgenii Iaroshenko. Plus les troupes russes resteront sur place, plus les citoyens seront victimes d'atrocités. Et plus les pays européens devront faire face à un afflux important de réfugiés."