Notre reportage en Estonie, où on se prépare à une attaque russe : "Il suffirait de quelques missiles pour qu'on disparaisse"
La population du petit pays balte anticipe une attaque potentielle de la Russie voisine. Pendant que des citoyens se mobilisent pour livrer du matériel militaire à l'Ukraine en guerre ou s'entraînent au sein de la ligue de défense, les autorités dédient 3,2 % du PIB national au secteur de la Défense.
- Publié le 12-03-2024 à 06h31
- Mis à jour le 14-03-2024 à 17h35

Dans le hall de l'Institut de biologie moléculaire de Tartu – la deuxième ville d'Estonie – plusieurs bénévoles se relaient pour tisser un immense filet de camouflage destiné aux forces armées ukrainiennes. Des réfugiées ayant fui l'occupation russe en Ukraine découpent des bouts de tissus beige, vert ou gris, que des Estoniens placent entre les mailles d'un vieux filet de pêche. Sur une table, les grosses aiguilles filent entre des mailles plus serrées qui coifferont bientôt les casques de soldats ukrainiens.
"Si l'Ukraine était amenée à perdre la guerre, cela pourrait être fatal pour l'Estonie. Si la Russie décidait de nous attaquer, nous n'aurons d'autre solution que de nous battre, nous sommes un petit pays", affirme Peeter Peetso, retraité de 72 ans, et pilier de cet atelier qui se tient quasi quotidiennement depuis des mois. "Certes, l'Otan nous viendra en aide, mais cela prendra du temps avant que les alliés n'arrivent", poursuit cet ancien dissident qui a passé deux ans de sa vie dans des geôles soviétiques à Tallinn, la capitale du pays. "C'était une expérience horrible. Les Russes appliquent les mêmes méthodes aujourd'hui : l'opposant d'Alexeï Navalny est mort en prison, et la propagande poutinienne rappelle le discours qui avait cours sous l'URSS", poursuit le septuagénaire.

Les 1,3 million d'Estoniens n'ont pas tous des souvenirs aussi marquants de l'occupant soviétique, maître de leur pays entre 1941 à 1991, mais tous concordent pour dire que le grand voisin russe, avec lequel l'Estonie partage 300 km de frontière, se fait plus menaçant que jamais aujourd'hui. Rares sont ceux qui n'ont pas entendu parler dans leurs cercles de proches de connaissances déportées au goulag, en Sibérie ou au Kazakhstan, entre 1941 et 1951.
"Il suffirait de quelques missiles pour qu'on disparaisse"
"On espère qu'en cas d'attaque, l'Otan réagira, mais on n'en a pas la certitude. Et je n'ose pas trop penser à ce qui pourrait se passer en cas de retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Il suffirait de quelques missiles pour qu'on disparaisse. Or, je ne suis pas si sûre que les Américains veuillent mourir pour les pays baltes", s'inquiète Signe Värve, à l'origine de l'atelier de camouflage. Pas question pour cette universitaire de "faire la paix" avec la Russie au détriment de l'Ukraine : "ça serait donner un répit supplémentaire à Vladimir Poutine pour préparer la prochaine attaque. Je ne sais pas si l'Estonie sera sa prochaine victime, mais ce qui est sûr, c'est qu'il y en aura une prochaine".

Une opinion partagée jusque dans les hautes sphères du pouvoir, alors que la Première ministre estonienne, Kaja Kallas, a estimé le 15 janvier dernier que l'Europe et l'Otan avaient de "trois à cinq ans" pour se préparer à une prochaine attaque russe. "Nous sommes très conscients que si les Ukrainiens ne résistaient pas, on pourrait bien être les prochains. Et si on n'avait pas été dans l'Otan, ça aurait pu être nous. On continue de soutenir l'Ukraine, qui fait office de rempart et nous protège de la Russie", analyse depuis un café de Tartu, Tiina Jaksman, qui est membre depuis vingt ans de la Ligue de défense estonienne ou plus précisément de la Naiskodukaitse, son pendant féminin. Tiina Jaksman prend régulièrement part à des entraînements et sait manipuler les armes. "Le jour J, je rejoindrai mon unité et j'aurai une fonction précise : j'assisterai les officiers", ajoute cette quadragénaire qui n'a pas encore achevé d'assembler son "sac de survie" (conserves, bouteilles d'eau, piles, radio…) facilitant la vie en cas de crise, d'interruption du courant ou d'eau potable. Un dispositif qui s'applique aussi bien aux tempêtes de neige qu'aux guerres, et que les autorités n'hésitent pas à promouvoir à l'aide d'une application à télécharger sur les smartphones.
30 000 membres de la Ligue de défense estonienne
À l'instar de Tiina Jaksman, 30 000 citoyens appartiennent à la Ligue de défense et à ses organisations affiliées. La moitié environ peut accéder à des armes. Cet organisme, qui remonte à 1918 et qui est chapeauté par le ministère de la Défense, fait partie intégrante du dispositif sécuritaire du pays, en charge de la défense territoriale. À l'exception d'une poignée de militaires salariés, toutes et tous la rejoignent à titre bénévole et s'engagent à passer au minimum 48h dans ses rangs annuellement, sacrifiant une partie de leurs vacances, week-ends ou congés-formation. Un choix qu'ont fait 4 000 nouvelles recrues depuis le début de la guerre en Ukraine, le 24 février 2022, alors que la Ligue avait déjà observé un intérêt accru suite à 2014 et l'annexion de la Crimée.
"L'idée est simple : préfères-tu souffrir ou agir ? Préfères-tu subir la prochaine guerre ou t'y préparer toi-même ? Pour conserver ta vie d'avant, il suffit de rejoindre la Ligue de défense", explique le colonel Eero Rebo, son chef d'état-major, depuis le siège de l'organisation à Tallinn. "Nous sommes présents sur l'ensemble du territoire y compris sur les îles et sommes en réseau avec les municipalités, la police, les secours… Nos membres sont prêts à défendre le moindre centimètre dès la première seconde", précise cet homme à la barbe fournie et dont l'uniforme affiche le drapeau estonien d'un côté, et les couleurs de l'Ukraine, de l'autre. "Ce sont notamment des personnes éduquées, intelligentes et très organisées qui nous ont rejoints depuis la guerre en Ukraine", se réjouit le militaire.
"Le dernier millénaire, nous avons été attaqués près de 200 fois par les Russes, on a été occupés par l'URSS jusqu'en 1991. On sait que la Russie n'abandonne jamais ses vues impérialistes. Le danger ne vient pas juste de Vladimir Poutine", souligne de son côté Neeme Brus, un officier à la retraite de l'armée estonienne qui assure les relations publiques de la Ligue.

"Si la Russie voit des faiblesses, c'est là qu'elle attaquera"
L'institution dispose également d'une unité de cyberdéfense, d'organisations de scoutisme, et même de bénévoles qui démontent la désinformation russe. "Les pays baltes ont toujours été à l'affût d'une menace russe potentielle. Mais l'invasion de la Crimée en 2014, et la guerre en Ukraine en 2022 ont multiplié les investissements dans la Défense. Au point que ces trois pays dépensent désormais plus de 3 % de leur produit intérieur brut dans ce secteur", note Tony Lawrence, analyste au sein du groupe de réflexion estonien ICDS, spécialiste des questions de défense et de sécurité. "La Russie n'est pas actuellement, avec la guerre en Ukraine, en position d'attaquer. Mais il est évident qu'avec son économie en mode de guerre, elle va pouvoir le faire. Mieux vaut donc se préparer à cette éventualité dès aujourd'hui", avertit celui qui a servi de longues années au ministère de la Défense britannique. "Les États baltes sont vulnérables de par leur positionnement géographique. Or la Russie est un État opportuniste : si elle voit des faiblesses, c'est là qu'elle attaquera."
Des start-up sur le pied de guerre
Le vent a changé aussi dans le milieu des affaires en Estonie, qui n'échappe pas aux préoccupations géopolitiques. "Les grandes start-up estoniennes investissent désormais dans le secteur de la Défense car elles ont bien compris qu'en cas d'attaque du pays, c'est toute leur activité qui viendrait à s'effondrer. Et puis, c'est une manière de rassurer le marché, de montrer que l'Estonie a beau être frontalière de la Russie, la sécurité y est garantie", signale Tonis Voitka, fondateur de Krattworks, une start-up qui conçoit des drones militaires testés en Ukraine. À l'origine, ce trentenaire et ses acolytes avaient développé des engins pour aider à lutter contre les feux de forêt. Sauf que la guerre en Ukraine a complètement rebattu les cartes. Krattworks fabrique désormais des drones leurres et de reconnaissance, et dispose d'un contrat de drones cibles avec les forces armées estoniennes pour une valeur de 15 millions d'euros. "Nous rémunérons nos salariés un peu moins que la moyenne, mais nous voyons notre travail comme une "assurance" sur le futur, et comme un moyen d'avoir un impact en Ukraine", affirme encore cet entrepreneur qui est également membre de la Ligue de défense. "Je me souviens très bien de la cyberattaque russe en 2007 contre l'Estonie [après le retrait par les autorités estoniennes d'un monument à un soldat de l'armée russe à Tallinn, NdlR], c'est naïf de croire qu'on puisse vivre tranquillement aux côtés de la Russie".
Du côté du ministère de la Défense, on n'écarte pas non plus la possibilité d'une confrontation avec la Russie – qu'elle qu'en soit sa forme -, alors que le conflit s'enlise en Ukraine. "Il y a une urgence absolue de fournir des munitions aux Ukrainiens. C'est maintenant que ça se joue", plaide Tuuli Duneton, sous-secrétaire à la Défense au sein du gouvernement estonien, qui aimerait que "tous les pays occidentaux soient unis sur cette question". La haute fonctionnaire croit néanmoins à l'engagement réciproque des autres membres de l'Otan en cas d'assaut, alors que des troupes estoniennes avaient été notamment déployées en Irak dans les années 2000.
Verrouiller les zones frontières
L'Estonie est l'un des membres de l'Otan qui dépense le plus, proportionnellement, dans sa politique de Défense. Même avant la guerre en Ukraine, le pays balte, membre de l'organisation depuis 2004, dépensait plus de 2 % de son PIB dans ce secteur. Pour l'année 2024, cet investissement devrait atteindre 3,22 %. "Les grands pays européens devraient vraiment réfléchir à consacrer 2,5 % de leur PIB, l'article 3 prévoit que chaque État membre de l'Alliance soit capable de se défendre lui-même", préconise Tuuli Duneton. À cela, s'ajoute le 0,25 % du PIB annuel que Tallinn investit pour soutenir l'effort de guerre ukrainien.

L'Estonie, qui n'a jamais abandonné le service militaire obligatoire pour les hommes, s'est récemment engagée avec les deux autres pays baltes à renforcer sa ligne de défense. Six cents bunkers devront être construits, tout le long de leurs frontières respectives avec la Russie. Par ailleurs, l'Estonie a déjà édifié plusieurs dizaines de kilomètres de clôture dans le sud-est du pays, elle ambitionne d'achever le dispositif sur l'ensemble de sa frontière terrestre avec la Russie d'ici à 2025. Le pays se tient prêt pour le jour où la Russie enverra des migrants à ses frontières, à l'instar de ce que la Finlande a pu vivre ces derniers mois. Au poste-frontière de Narva, au nord-est, le garde-frontière Artur Karu, sait que "cela finira par arriver". Après tout, un groupe de Syriens y a déjà été conduit, en novembre par les autorités russes. Et le militaire de conclure : "ces personnes ne savaient pas où elles se trouvaient et n'ont pas souhaité demander l'asile. En cas d'arrivée massive, nous pourrions fermer le passage frontalier."
