Les Européens pourraient-ils se défendre seuls face à la Russie si les États-Unis faisaient défaut ?
Donald Trump, candidat à un retour à la Maison-Blanche, a de nouveau semé le doute sur la fermeté de l'engagement de son pays envers l'Otan. De quoi inquiéter les pays européens, insuffisamment préparés au risque d'un conflit de haute intensité avec la Russie.

- Publié le 11-03-2024 à 06h51
- Mis à jour le 14-03-2024 à 17h36

Les propos tenus par Donald Trump, le 11 février dernier, ont eu pour les Européens l'effet d'une douloureuse piqûre de rappel. Lors d'un meeting électoral en Caroline du Nord, le candidat républicain a une nouvelle fois fustigé les membres européens de l'Otan qui, profitant du confort du parapluie de sécurité américain, n'investissent pas suffisamment dans leur défense. L'ancien président a affirmé que s'il revenait à la Maison-Blanche, les États-Unis ne viendraient pas au secours des mauvais pays européens en cas d'attaque des Russes. Et que lui-même encouragerait ces derniers "à faire ce qu'ils veulent". Ces déclarations obligent les Européens à envisager qu'en cas de victoire de Donald Trump à la présidentielle de novembre, la solidarité militaire des États-Unis ne soit pas indéfectible. Et les mettent face à l'obligation de se préparer en conséquence.
"Ce serait irresponsable de croire que sous Trump, les États-Unis honoreraient toujours leurs engagements envers l'Otan", met en garde Fabien Hoffmann, chercheur doctorant à l'université d'Oslo, spécialisé dans la politique de défense et la sécurité internationale. "Ce n'est certainement pas dans l'intérêt des États-Unis de mettre en doute l'article 5 (du traité de l'Otan, relatif à la défense collective, NdlR) ou l'engagement américain envers l'Alliance atlantique. Je doute très fort que même sous une deuxième présidence Trump, ils s'en retireraient", tempère Ian Lesser, vice-président du German Marshall Fund et directeur exécutif de sa branche bruxelloise. "Néanmoins", poursuit le Dr Lesser, "il existe beaucoup de façons selon lesquelles une autre administration [américaine] pourrait affaiblir l'Alliance et la dissuasion perçue par la Russie. Et cela ne fait aucun doute que le président Poutine verrait d'un très bon œil un découplage entre les intérêts de sécurité européens et américains. On peut aussi imaginer un conflit en Asie qui détournerait l'attention des États-Unis de l'Europe, et ce quelle que soit l'administration au pouvoir".
"Ce serait irresponsable de croire que sous Trump, les États-Unis honoreraient toujours leurs engagements envers l'Otan"
Il n'y a pas de superpuissance militaire européenne
Privée du soutien américain, l'Europe serait-elle un oiseau pour l'ours russe, si celui-ci décidait un jour d'attaquer des pays de l'Union européenne ou de l'Otan ? La France et le Royaume-Uni sont les seuls armés du feu nucléaire. Ils disposent, ensemble, de 515 ogives. "C'est significatif, mais ce n'est pas la même chose que la dissuasion stratégique américaine (3708 têtes opérationnelles, NdlR)", observe Ian Lesser.
Sur le plan conventionnel, le vide laissé par une absence américaine serait béant. "La capacité militaire de l'Otan est surtout basée sur les capacités américaines et non européennes", rappelle Bruno Lété, professeur au Collège d'Europe à Bruges et spécialiste des relations transatlantiques. Les États-Unis effectuent à eux seuls 70 % des dépenses militaires de l'Otan. "Même en prenant l'ensemble des forces armées européennes de l'Otan, on n'a toujours pas une armée complète. Il est des domaines importants dans lesquels aucun pays européen n'a une capacité significative. C'est une énorme faiblesse", signale Sven Biscop, chercheur à l'Institut Egmont. "Sans les États-Unis, les alliés européens ne disposeraient pas de la logistique et des équipements pour faire face à la menace de la Russie. Ajoutons-y le partage du renseignement, des activités de reconnaissance et de surveillance, du transport aérien stratégique, des capacités de ravitaillement en vol, des moyens de frappe en profondeur, de la défense antiaérienne et des moyens spatiaux requis pour observer et communiquer…", souligne Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII), au sein de l'institut Thomas More, et collaborateur du site Desk Russie. Il n'y a qu'une seule superpuissance militaire dans l'Alliance atlantique et elle n'est pas sur le Vieux Continent.
Même en prenant l'ensemble des forces armées européennes de l'Otan, on n'a toujours pas une armée complète. Il est des domaines importants dans lesquels aucun pays européen n'a une capacité significative. C'est une énorme faiblesse
En cas de conflit de haute intensité, Sven Biscop ne doute pas que les Européens mutualiseraient leurs forces et assumeraient tous les risques pour défendre leur territoire. Mais "on aurait quand même de grandes difficultés à concentrer, à commander et à approvisionner nos troupes, parce que les stocks sont vides pour le moment. Il n'y a pas de réserve pour remplacer tous les avions, les véhicules qu'on perdrait. En quelques jours, on serait à court de munitions. En cas d'invasion russe, c'est possible qu'on soit repoussé avant de pouvoir stabiliser le front. Libérer du territoire pris par les Russes serait extrêmement difficile", prévient l'analyste belge. "Sans le soutien stratégique des États-Unis, nous n'aurions qu'une capacité de défense limitée et on ne pourrait pas repousser les forces russes vers leurs frontières", confirme Bruno Lété.

Une capacité industrielle à mettre en action
La Russie est passée en économie de guerre, l'Europe pas (encore). Les pays européens accélèrent cependant les préparatifs en vue d'un possible conflit et renforcent leur arsenal, certains plus et plus vite que d'autres. La Commission a présenté, mardi dernier, un plan qui doit amener le complexe militaro-industriel européen à "passer à la vitesse supérieure", comme le plaide le commissaire au Marché intérieur Thierry Breton, en augmentant à la fois l'offre et la demande.
Reste que l'Europe a pris beaucoup de retard. "Il faudrait environ trois à quatre ans afin d'atteindre un niveau de préparation militaire suffisant en Europe. Si on commence aujourd'hui", insiste Bruno Lété. "Nous avons la capacité industrielle, mais sommes encore dans l'artisanat en Europe. On fait de belles pièces, mais nous ne sommes pas capables de livrer 1 million d'obus à l'Ukraine [en un an] comme la Corée du Nord l'a fait pour la Russie", déplore un diplomate européen.
"Il faudrait environ trois à quatre ans afin d'atteindre un niveau de préparation militaire suffisant en Europe. Si on commence aujourd'hui"
Fabian Hoffmann se dit néanmoins confiant "qu'en cas de guerre, l'immense potentiel industriel de l'Europe pourrait produire une quantité impressionnante de matériel militaire", bien supérieure à celui de la Russie, sur le long terme. "Avec le temps, rien n'est impossible", enchaîne François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique. "Si le budget de la défense des pays d'Europe devait passer à 3 % de leur produit intérieur brut (PIB), ça permettrait de remplacer les Américains de façon à peu près mécanique dans le domaine conventionnel, mais pas dans le domaine nucléaire, bien sûr. Évidemment, ça ne se fait pas en un jour. Le mot d'ordre devrait être '3 % d'ici 2030'. La question est de savoir si on a jusqu'à 2030".
Un nécessaire changement d'état d'esprit
Le développement de la puissance militaire européenne ne se résume cependant pas à une affaire d'augmentation des dépenses militaires et des capacités de production. "En termes quantitatifs, les Européens ont les moyens de résister à la pression russe", souligne Jean-Sylvestre Mongrenier, précisant que maintenir "l'unité et la cohésion constituent leur grand défi". Aucun pays, en Europe, n'est en mesure de prendre "le rôle hégémonique" des Américains dans le cadre de l'Otan. Aussi les États européens sont-ils "tentés par le chacun pour soi une fois que les États-Unis ne sont plus à la manoeuvre", ajoute le spécialiste en géopolitique. Et de rappeler que "Poutine parie sur le désordre et la désunion en Europe et qu'il encourage".
En termes quantitatifs, les Européens ont les moyens de résister à la pression russe. L'unité et la cohésion constituent leur grand défi".
Ian Lesser ajoute qu'un "changement d'état d'esprit" est nécessaire au sein des pays européens : "C'est une chose de disposer de capacités et de les renforcer, c'en est une autre d'avoir des sociétés et une classe politique prête à faire l'usage de la force nécessaire". En la matière, il existe un fossé entre la France, le Royaume-Uni et nombre de leurs partenaires européens, dont l'Allemagne.
Et François Heisbourg d'inviter à mesurer ce qui serait en jeu, au cas où il faudrait répondre à une agression russe : "Si on n'arrive pas à sauver un membre de l'Union européenne et de l'Alliance atlantique, c'est l'ensemble de la construction qui s'effondre".
