Alors que "l'Europe est en danger", la Commission veut faire passer l'industrie de la défense européenne à la "vitesse supérieure"
Il s'agit de stimuler à la fois l'offre et la demande d'armement.

- Publié le 05-03-2024 à 20h58
- Mis à jour le 05-03-2024 à 23h26

Ce n'est pas un basculement vers une économie de guerre. Mais un premier pas décisif vers une industrie de défense adaptée aux besoins de l'Europe, dans un contexte de guerre en Ukraine et de menaces sécuritaires grandissantes. Mardi, la Commission a dévoilé sa stratégie pour faire passer la défense européenne (et ukrainienne) "à la vitesse supérieure", selon les mots de Thierry Breton, commissaire en charge du Marché intérieur. À l'heure où les dépenses militaires des Etats membres augmentent et où il urge d'accélérer les livraisons d'armes à l'Ukraine, l'enjeu est d'encourager les Vingt-sept à effectuer davantage d'achats conjoints d'armement Made in Europe et de stimuler ainsi la productivité des entreprises du continent. "L'Europe ne peut plus attendre pour renforcer la capacité de la base industrielle et technologique de défense européenne à produire plus et plus vite", a enjoint Thierry Breton.
Le constat d'une demande européenne ultra-fragmentée, en matière d'équipements militaires, n'est pas nouveau. "Nous n'avons pas de Pentagone en Europe. Nous n'avons donc pas d'institution avec une forte capacité d'achat qui stimule le marché et l'industrie", a rappelé Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, en référence au département de la Défense des Etats-Unis. "Nous avons vingt-sept Etats avec vingt-sept armées", qui pensent la défense et leurs achats militaires en termes nationaux. Comme cela n'est pas près de changer – personne n'envisage de fonder une armée européenne et la défense reste une compétence (ultra) nationale des Etats membres – la solution est de mieux coopérer à Vingt-sept.
Un réflexe difficile à intégrer
Mais les appels en ce sens ont jusqu'ici eu peu d'effet. Bien des responsables politiques ont répété au fil des ans que "l'Union européenne possède douze types de chars de combat, alors que les États-Unis n'en ont qu'un seul", sans que rien ne change. Malgré les initiatives européennes déjà mises en place, aujourd'hui, seuls 18 % des achats d'armement sont effectués par les Etats membres à travers des commandes groupées. Autre problème : les pays européens se fournissent essentiellement à l'étranger. Entre le 24 février 2022, date du début de la guerre en Ukraine, et juin 2023, les Vingt-sept ont dépensé plus de 100 milliards d'euros pour acheter des équipements militaires. Or 80 % de cet argent a été dépensé à l'étranger, et 68 % auprès des entreprises américaines… Le paradoxe devient d'autant plus interpellant quand on sait que 40 % des armes produites en Europe sont exportées à l'étranger.
"Cette situation n'est plus viable, si tant est qu'elle l'ait jamais été", a estimé Margrethe Vestager, vice-présidente de la Commission. L'exécutif européen voudrait que d'ici 2023, 40 % des achats d'équipement militaires soient effectués à plusieurs pays (contre 18 % donc actuellement) et que 50 % des commandes soient passées aux industries européennes(contre 80 %). Pour cela il faut d'une part, augmenter ou du moins agréger et visibiliser les demandes des Vingt-sept en matière d'armes. Et d'autre part, doper les investissements en amont et donc le rythme et les capacités de production des industries européennes. La stratégie inclut pleinement les fabricants ukrainiens, dont la coopération avec des entreprises de l'UE est souhaitée.
Augmenter la demande…
Concrètement, plusieurs pistes sont énoncées. Il s'agit notamment de pérenniser des initiatives européennes qui ont été lancées in extremis, après le début de la guerre en Ukraine. L'une, connue sous son acronyme anglais EDIRPA et dotée de 300 millions d'euros, consiste à cofinancer, jusqu'en 2025, les commandes groupées d'armement pour renflouer les stocks des Etats membres ou pour continuer les livraisons à l'Ukraine. La Commission veut prolonger ce programme pour que "les achats communs deviennent la norme" – une recette qui a fait ses preuves, avance-t-elle, pour se procurer des vaccins contre le Covid-19 ou du gaz liquéfié. Toujours en s'inspirant des achats de vaccins, l'exécutif européen envisage d'ailleurs de garantir des contrats d'achat d'armement (donc d'avancer l'argent) afin de rassurer les entreprises quant à l'intérêt d'augmenter leur capacité de production.
Divers autres outils sont proposés soit pour rendre la demande en armement plus visible pour l'industrie, à plus long terme, soit pour montrer aux Vingt-sept ce qu'ils peuvent se procurer dans l'UE (avec par exemple un catalogue des produits disponibles sur le marché européen). Notez l'idée de confinancer des achats qui dépassent les besoins immédiats des Etats, afin de constituer des "réserves stratégiques d'armements", à l'image de ce que fait Washington, pour pouvoir répondre à des demandes urgentes.
… mais aussi l'offre
Dans la foulée de la guerre en Ukraine, l'UE s'est également dotée d'un instrument de 500 millions d'euros ("Acte visant à soutenir la production de munitions", ASAP en anglais) pour accélérer la fabrication d'obus en Europe. Si l'objectif était d'en livrer 1 million à Kiev d'ici mars 2024, ce timing serré n'a pas été respecté. Mais la recette a fonctionné : l'UE pourra en fabriquer jusqu'à deux millions l'an prochain. La Commission propose donc d'élargir cet instrument pour doper aussi la fabrication de drones, d'artillerie, etc. Elle veut également cofinancer le maintien de sites de production "prêts à l'emploi" et faciliter, en cas de besoin, la reconversion de lignes de production civiles vers le militaire. La Banque européenne d'investissement est par ailleurs invitée à mieux épauler le secteur de la défense, dont l'innovation doit rester une priorité.
Le chantier est monumental et nécessiterait des ressources de 100 milliards d'euros par an, sur trois à quatre ans, selon les estimations de M. Breton. Certains dirigeants avancent l'idée d'effectuer un emprunt européen commun pour investir dans la défense, ce que Berlin refuse. En attendant, le budget de 1,5 milliards d'euros, proposé par la Commission pour sa stratégie industrielle peut sembler ridicule. Mais ce serait se tromper sur le rôle que l'UE, en tant que telle, peut jouer dans ce domaine réservé aux Etats – certains ne sont pas ravis de voir la Commission mettre son nez dans leurs affaires militaires. Ce 1,5 milliard d'euros peut offrir un bonus aux pays qui décident de bâtir leur défense à l'européenne. Mais "nous n'allons pas nous substituer aux Etats membres", qui effectuent les dépenses militaires, iniste M. Borrell.
Les pays membres de l'Otan sont occupés à augmenter leurs budgets de défense afin d'atteindre les 2 % du PIB exigés par l'Alliance. A ce moment là, "nous devrons digérer une augmentation de 140 milliards d'euros par an", dans l'UE, a noté M. Breton. L'objectif de la Commission est de pousser les Vingt-sept à le faire intelligemment, à en profiter pour augmenter l'autonomie stratégique de l'UE en matière de défense et diminuer sa dépendance aux Etats-Unis. Le pari est loin d'être gagné. Mais "l'Europe est danger. (…) La paix n'est plus un acquis", a alerté M. Borrell."Si ne le faisons pas maintenant, alors qu'il y a une guerre à nos frontières, quand le ferons-nous ?", s'est interrogée Mme Vestager.
