Quelles sont les forces et les faiblesses de l'Otan en cas de guerre face à la Russie ?
Le conflit en Ukraine a poussé les Alliés à bétonner leur défense. L'Otan s'est élargie et renforcée. Mais ses défis politiques et psychologiques, liés à la peur de la guerre, persistent.

- Publié le 11-03-2024 à 06h50
- Mis à jour le 14-03-2024 à 17h37

L'Otan, c'est "l'alliance militaire la plus forte de l'histoire", a encore rappelé, mi-février, le secrétaire d'État américain à la Défense Lloyd J. Austin. Cette affirmation est encore plus vraie depuis que la Finlande et la Suède ont décidé, dans la foulée de l'invasion russe de l'Ukraine, de révoquer leur statut de "pays neutres" pour se joindre à l'Organisation du traité de l'Atlantique nord. Avec trente-deux pays membres – l'entrée de la Suède a été officialisée vendredi dernier –, l'Alliance s'est élargie et renforcée, ayant retrouvé tout son sens et bétonné sa défense face à la menace russe. Même si certaines de ses faiblesses structurelles, surtout politiques, persistent…
C'est tout le paradoxe de la guerre en Ukraine : si l'objectif du président russe Vladimir Poutine était également d'affaiblir et de diviser l'Otan, qu'il accuse d'avoir cherché l'escalade en intégrant toujours plus de pays proches des frontières de la Russie, il aura surtout réussi à la raviver. Fin 2019, le président français Emmanuel Macron jugeait que l'Otan était en état de "mort cérébrale", dans un contexte de tensions avec les États-Unis, alors dirigés par Donald Trump. En 2021, le retrait chaotique des États-Unis d'Afghanistan n'avait pas amélioré l'ambiance. Habitués à la paix et au parapluie de sécurité américain, les Européens se désintéressaient des affaires de défense, ne voyant pas trop l'intérêt d'y dédier 2 % de leur produit intérieur brut (PIB), comme il s'y sont engagés dans le cadre de l'Otan. Face à la torpeur de l'Alliance et au refroidissement des relations transatlantiques, certains avaient recommencé à parler d'une Europe de la défense sans vraiment y croire.
Une défense renforcée sur le flanc Est
Mais ça, c'était avant le 24 février 2022, date de l'invasion russe de l'Ukraine. En quelques semaines, les États-Unis ont renforcé in extremis leur présence sur le continent, atteignant le chiffre symbolique de 100 000 militaires déployés dans le cadre de l'Otan ou des bases américaines. L'Alliance atlantique est devenue le dernier bouclier contre la guerre. Et la Russie "la menace la plus importante et la plus directe pour la sécurité des Alliés", selon le concept stratégique adopté en juin 2022 au sommet de l'Otan à Madrid, qui a marqué un tournant. Quatre nouveaux "groupes tactiques" multinationaux ont été établis en Roumanie, en Bulgarie, en Hongrie et en Slovaquie, en plus de ceux déjà présents en Estonie, Lettonie, Lituanie et Pologne. Aujourd'hui, plus de 40 000 soldats, appuyés par d'importants moyens aériens et navals, sont désormais sous le commandement direct de l'Otan sur son flanc oriental (contre 4 650 soldats en février 2021, selon Euronews). Les bataillons (environ 1000 hommes) peuvent être, si besoin, transformés en brigades (5000 soldats).
Par ailleurs, le nombre de militaires "à haut niveau de préparation", mis à disposition par les pays membres pour être déployés rapidement, doit être porté à plus de 300 000 (contre 40 000 actuellement). En cas de crise à l'Est, 100 000 hommes doivent pouvoir être mobilisés en moins de dix jours, puis 200 000 en moins de trente jours. Un véritable défi, puisqu'il faut imaginer cet exercice avec des soldats de trente-deux armées de tailles différentes.
Une nouvelle fois réunis en sommet à Vilnius en juin 2023, les Alliés ont adopté trois nouveaux plans secrets de défense régionaux (axés respectivement sur le Grand Nord et l'Atlantique ; les pays baltes et les Alpes ; le sud-est de l'Alliance, y compris la Méditerranée et les Balkans). À ce titre, l'intégration de la Suède et de la Finlande change fondamentalement la donne. Elle renforce la position de l'Otan dans l'océan Arctique, dont 50 % des côtes sont situées sur le territoire russe et qui peut aussi servir de route pour l'acheminement vers l'Europe de renforts depuis l'Atlantique. La mer Baltique, bordée à la fois par les membres les plus vulnérables, du point de vue géographique, de l'Alliance (Estonie, Lettonie et Lituanie) et par les ports russes stratégiques de Saint-Pétersbourg et de Kaliningrad, devient "un lac de l'Otan". Avec la Suède, l'Alliance pourra par exemple contrôler les points d'entrée de la mer Baltique via le Danemark.
Davantage de moyens
"Il faut se préparer à la possibilité que le conflit frappe à notre porte à tout moment", avait averti Rob Bauer, président du Comité militaire de l'Otan, à Vilnius. Plusieurs pays membres ont compris le message et commencé à augmenter leur budget défense : en 2024, 18 pays y dédieront 2 % de leur PIB (contre 6 en 2014). Le 24 janvier, l'Alliance a lancé le plus vaste exercice militaire depuis la fin de la guerre froide. Jusqu'à 90 000 soldats seront impliqués, sur plusieurs mois, dans cette opération baptisée Steadfast Defender 2024. Si la Russie n'est pas explicitement mentionnée, l'idée est de simuler la réponse à une agression de la part d'un "adversaire de taille comparable" sur le flanc oriental…
"La position de l'Otan aujourd'hui est beaucoup plus forte qu'elle ne l'a été ces dernières années", résume donc l'Américain Ian Lesser, vice-président du German Marshall Fund et directeur exécutif de son bureau bruxellois. "Si l'on considère le rapport global des forces, sur le plan matériel, l'avantage va à l'Otan", enchérit le Français Jean-Sylvestre Mongrenier, directeur de recherche de l'Institut Thomas Moore. La Russie a eu beau tourner son économie vers la guerre (un tiers du budget national et 7,5 % du PIB russes y sont dédiés), "elle ne peut pas continuer sur ce rythme pour l'éternité. Elle cannibalise son économie civile", note le Belge Sven Biscop, chercheur à l'Institut Egmont. "Nous, on est riches", ajoute-t-il, en référence à la puissance économique des Occidentaux, bien qu'elle ne se traduise pas (encore ?) en Europe par une puissance d'industrie de la défense.
La priorité à la désescalade
Le grand objectif des Alliés est de ne pas devoir faire usage de leur force. Leurs efforts visent à renforcer la politique clé de l'Otan pour le maintien de la paix et de la sécurité sur son territoire : la dissuasion. Il s'agit de montrer ses muscles pour décourager la Russie de porter le moindre coup. Et peu pensent qu'elle le ferait. "La plus grande faiblesse de l'Otan est politique et non militaire", analyse ainsi Fabian Hoffmann, chercheur doctorant à l'université d'Oslo, spécialisé dans la politique de défense et la sécurité internationale. "Beaucoup d'États, en particulier en Europe occidentale (Allemagne, mais aussi probablement France, Pays-Bas, Belgique, Espagne), n'ont pas encore pris conscience du fait que la situation est réellement dangereuse."
Les Alliés ont tout fait pour afficher leur volonté d'éviter une confrontation avec la Russie – qui assure aussi vouloir éviter un tel conflit, tout en proférant des menaces. Ils hésitent à envoyer des armes toujours plus puissantes à l'Ukraine. Presque tous – à l'exception, récente, d'Emmanuel Macron – ont assuré qu'ils ne s'engageraient jamais eux-mêmes sur ce terrain de guerre. Mais la désescalade est un art difficile à maîtriser. En faire une priorité absolue comporte le risque de trahir une peur. "Nous avons saisi toutes les occasions de déclarer ce que nous n'allions pas faire. […] Nous sommes un livre ouvert pour Poutine […]. Il perçoit la prudence comme une faiblesse et une invitation à continuer", a récemment mis en garde sur X Gabrielius Landsbergis, ministre lituanien des Affaires étrangères. "Si nous ne changeons pas d'approche, nous pourrions être confrontés à une catastrophe géopolitique sismique."
"Pour nous, la guerre, c'est la fin de tout"
Pour l'Occident, le défi psychologique est immense. "La guerre n'est pas vue chez les Russes comme une catastrophe totale, mais comme une possibilité. Ils sont prêts à se défendre. Nous, en Occident, surtout en Europe, on est tellement habitués à la paix, que la guerre est inacceptable. Ça signifierait la fin de tout. Et on fait tout pour ne pas se battre. Au point de privilégier l'apaisement envers et contre tout", soupire un diplomate européen.
En cas d'incursion russe, même minime, sur le territoire d'un pays balte, l'Article 5, de défense collective, s'applique. Mais pas automatiquement : il doit être invoqué par le pays agressé, puis validé et traduit en actes par l'ensemble des membres, par consensus. "L'Otan, ce n'est pas un seul État comme la Russie, mais une Alliance de plus de trente membres", rappelle M. Biscop. Pour Jean-Sylvestre Mongrenier, si la Russie s'attaque à un pays de l'Alliance, elle "prendrait le risque d'une ou plusieurs frappes sur son système militaire (second échelon, quartiers généraux, dépôts d'armes et de munitions, défenses antiaériennes et antimissiles), et sur ses œuvres vives (centres de décision politiques et militaires)." Mais, met en garde Bruno Lété, "la politique joue aussi : est-ce que les pays de l'Otan, vu l'acte d'agression, décideront que ce sera la peine de prendre des mesures militaires de contre-attaque ? Ou est-ce qu'ils vont encore chercher la désescalade ? Là, ça atteint la crédibilité de l'Article 5…"
Ainsi, pour M. Mongrenier, "le système des forces est important mais sans unité, résolutions et détermination, les armes et les systèmes militaires ne sont que des choses inertes : l'esprit prime sur la matière !"

