"Les officiers ukrainiens sont encore trop dans la mentalité soviétique"
L'armée ukrainienne a lancé une nouvelle contre-offensive dans la région de Koursk. Depuis août 2024, elle contrôlait plusieurs centaines de kilomètres carrés. Tom Simoens, professeur d'histoire à l'École Royale Militaire, reste néanmoins nuancé sur le succès de cette attaque.

- Publié le 09-01-2025 à 21h55
- Mis à jour le 10-01-2025 à 09h58

Les forces ukrainiennes ont débuté l'année 2025 en lançant une contre-offensive dans la région de Koursk. Une attaque qui semblait jouer en faveur de Kiev, selon les premières réactions du haut commandement ukrainien. Andri Jermak, chef d'état-major, écrivait sur Telegram : "La région de Koursk, bonne nouvelle : la Russie n'a que ce qu'elle mérite".
Des pertes russes conséquentes
Pour Tom Simoens, les résultats de l'attaque sont à mettre en perspective, car la Russie est parvenue à récupérer des territoires perdus en août 2024. "À peu près au même moment, les Russes et les Nord-Coréens ont attaqué un peu partout à Koursk. Finalement, ce sont les Russes qui ont conquis le plus de terrain", explique-t-il, ajoutant que ce gain territorial s'est fait au prix de pertes importantes pour les Russes. "Ce n'est pas nouveau, mais ça reste quand même choquant de voir qu'ils perdent des compagnies entières, parfois des dizaines. Leurs attaques échouent souvent."
Néanmoins, si l'occupation ukrainienne du territoire russe a diminué, elle reste un élément stratégique dans le cadre de futures négociations avec la Russie. "On pourrait obliger les Russes à se replier d'une partie de l'Ukraine occupée, afin de rendre Koursk en guise d'échange", selon le professeur.
Certains analystes se montrent très optimistes concernant les effets de cette offensive, tels que montrer la vulnérabilité de la Russie et discréditer Vladimir Poutine. Mais pour Tom Simoens, les effets positifs de cette contre-attaque restent limités. "Il faut aussi voir ce qui se passe dans le Donbass. L'Ukraine cède progressivement et systématiquement du terrain aux Russes. Il leur manque des forces armées, des soldats, des fantassins, des simples soldats avec un fusil. Les opérations à Koursk justifient-elles le prix important que les Ukrainiens sont contraints de payer dans le Donbass, où ils cèdent leur propre territoire afin de défendre le territoire russe qu'ils occupent et qu'ils ont conquis ? Je reste assez critique sur cette opération à Koursk, même si je vois des effets positifs. Mais certains effets positifs ont complètement disparu, le boost du moral ukrainien par exemple.
Des problèmes structurels au sein du commandement ukrainien
Le général Oleksandr Syrsky, nommé commandant en chef des forces armées ukrainiennes en février dernier, essuie de nombreuses critiques sur sa gestion des troupes. Mais selon Tom Simoens, il existe beaucoup de problèmes qui concernent "le style de commandement de manière générale". "Je ne sais pas si Syrsky est le pire ou le moins pire des officiers. Mais les officiers ukrainiens sont encore trop dans la mentalité soviétique. L'armée ukrainienne a encore un peu cette culture de corruption, de fraude. Où on n'ose pas admettre la réalité dans les rapports, on n'ose pas admettre qu'on a perdu une position, donc on donne des ordres irréalistes", ajoute-t-il. "C'est difficile d'évaluer le rôle exact que joue Syrsky dans les combats actuels. Les Ukrainiens se défendent partout. On ne peut pas dire qu'ils le font mal, ils gèrent le combat défensif relativement bien. C'est aussi le rôle du commandant en chef, il n'y a pas eu d'effondrement ou une implosion du front ukrainien."
"Mais Syrsky n'a pas réussi à résoudre les problèmes fondamentaux de l'armée ukrainienne, c'est-à-dire la corruption et le leadership", précise Tom Simoens, qui pointe de nombreux problèmes endémiques dans le commandement ukrainien. "On pourrait dire que c'est un échec, qu'il ne fait pas assez bien son travail. Mais il faut avouer que les problèmes auxquels sont confrontés les Ukrainiens sont gigantesques. On ne change pas la culture d'une organisation d'un million de personnes en deux semaines."
Remédier au manque de soldats
Il y a quelques jours, on apprenait que près de 1700 hommes de la brigade "Anne de Kiev", en formation en France, ont déserté. "C'est vraiment emblématique de tous les problèmes de l'armée ukrainienne", réagit Tom Simoens. "L'Ukraine a du mal à trouver des fantassins, des soldats qui veulent monter dans les tranchées et faire le boulot le plus difficile de cette guerre. La désertion est un problème universel et intemporel de toutes les guerres. Et je n'ai pas l'impression que c'est devenu un problème ingérable au niveau ukrainien. Le souci de cette brigade 'Anne de Kiev', c'est qu'on l'a coupée en différentes parties. On a envoyé un bataillon à gauche et un à droite, donc elle n'a jamais fonctionné comme une brigade. Ils devraient faire l'inverse et créer un niveau de division d'armée au-dessus des brigades, afin de pouvoir lancer des opérations plus importantes."
Mais l'armée ukrainienne souffre aussi d'un problème de recrutement. "Ce n'est pas motivant de devenir fantassin dans l'armée ukrainienne. Tout le monde sait qu'il y a un manque de moyens, qu'il y a un manque d'infanterie, donc ce n'est pas un cadeau. C'est un cercle vicieux qui est très difficile à rompre, car la situation s'aggrave. À mon avis, ça peut être inversé grâce à une aide occidentale importante et à un programme d'entraînement qui redonne un peu d'espoir aux Ukrainiens."
Une lassitude qui s'étend à l'ensemble de la société ukrainienne, car 60 % des Ukrainiens souhaiteraient entamer des négociations et envisagent d'abandonner certains territoires pour la paix. "Les gens en ont marre. Et c'est exactement ce que Poutine veut", conclut Tom Simoens.
