En Ukraine, l'attaque des organes anticorruption ne passe pas : "Cette loi nous ramène vers l'autocratie"
Volodymyr Zelensky a signé une loi mettant sous tutelle le Bureau national anticorruption et le parquet spécialisé. Depuis, des milliers d'Ukrainiens protestent contre le texte.
- Publié le 23-07-2025 à 15h47

La loi 12414, adoptée en commission puis votée in extremis par 263 députés en contournant les procédures, a provoqué une onde de choc en Ukraine, mardi soir. Destinée à modifier le Code de procédure pénale sur les enquêtes préliminaires, elle supprime surtout les prérogatives des procureurs du Bureau national anticorruption (NABU) et du Parquet spécialisé (SAPO), les plaçant sous l'autorité du procureur général, réputé proche de la présidence.
Créé en 2015 après la violente répression de manifestations pro-européennes sur la place Maïdan (2013), le NABU était une condition du soutien du FMI et de l'Union européenne à l'Ukraine. Élu en 2019, Volodymyr Zelensky avait promis un soutien d'Etat maximal à ces deux institutions dans son programme, n'hésitant pas à déclarer qu'un "suspect de corruption ne sera pas libéré sous caution". Ce qui ne l'a pas empêché de signer à son tour la loi qui menace leur indépendance.
Plus de 70 perquisitions
Cette annonce a été suivie d'une série d'opérations perçues comme des attaques en règle. Le directeur du NABU Semen Kryvonos et celui du SAPO Oleksandr Klymenko ont fait état de plus de 70 perquisitions effectuées par le SBU (services de sécurité) contre les employés du NABU, sans décision de justice, mais en évoquant des accusations de trahison et de corruption.
Semen Kryvonos a pris soin de saluer les efforts du contre-espionnage dans cette guerre, mais a appelé à ne pas remettre en cause l'existence même de l'institution, qui annonçait encore mardi avoir notifié en haut lieu des soupçons de corruption à l'encontre d'un haut responsable du Département de la protection de la souveraineté nationale du SBU, accusé, avec deux complices, d'avoir exigé un pot-de-vin de 300 000 dollars pour détruire des éléments d'une enquête sur des passages illégaux de conscrits à l'étranger.
"Un retour à 2013"
Selon Mykola Khlyvanyuk, expert au Centre des réformes politico-juridiques, cette décision ruine la stratégie anticorruption exigée par l'UE et garantie par la loi adoptée en 2023 : "Soumettre tout au procureur général, nommé pour des raisons politiques, alors que les procureurs du parquet spécialisé ont passé des concours et fait preuve d'intégrité — cela supprime tout sens des responsabilités".
La députée d'opposition Inna Sovsun "Golos" (Voix), qui a tenté de bloquer le vote, dénonce quant à elle un "retour à 2013", publiant à l'appui une vidéo du vote houleux. Mme Sovsun, dont le compagnon combat sur le front, a ensuite rejoint le soir même les milliers de personnes rassemblées à Kyiv, Dnipro, Kharkiv ou encore Lviv, où le maire Andrii Sadovyi et d'autres élus étaient également présents.
"Un système qui travaille contre moi"
"Cette loi nous ramène vers l'autocratie", estime Dara Kohutyak, 24 ans, employée dans la cybersécurité venue manifester à Lviv. Sans la lutte anticorruption nos partenaires perdront confiance. Les députés qui l'ont voté ne nous représentent pas !" Un peu plus loin, un panneau reprend les paroles d'une chanson de Serhiy Zhadan : "À quoi bon un système qui travaille contre moi ?"
Yura Stepanenko, 40 ans, chercheur, se réjouit malgré tout du grand nombre de jeunes présents à la manifestation de Kiev "comme à Maïdan en 2013". "C'est la goutte de trop, le pouvoir tente de nous dévier de l'orientation européenne et de nos valeurs".
Le politologue Oleksiy Haran reste plus prudent mais ne dit pas autre chose : "Si on considère ces événements dans leur ensemble, soit les nombreux actes engagés à l'encontre de personnes chargées de faire respecter les procédures, il me semble que le pouvoir tente de priver les organes indépendants de leur capacité d'agir". Et le politologue de souligner les critiques unanimes et "acerbes" émises à l'encontre de cette loi par l'ensemble de la société civile, des médias et des experts. Preuve, selon lui, que "la démocratie fonctionne. L'Ukraine n'est pas la Russie. Même la Grande Bretagne n'avait pas fait cela pendant la guerre". Encore faut-il que ces critiques soient suivies d'effets.
"Le début d'une dérive autoritaire"
L'Ecole d'analyse politique a exclu de sa communauté six députés ayant voté la loi. De nombreuses personnalités questionnent publiquement sur Facebook deux leaders de la communauté Tatar de Crimée, Mustafa Djemilev et Tamila Tasheva, sur les raisons de leur vote en faveur du texte, sans obtenir de réponse. Kyrylo Boudanov, chef du renseignement, s'est, quant à lui, contenté d'appeler à l'unité nationale.
Le Centre pour les libertés civiles, lauréat du prix Nobel, appelle désormais les institutions européennes à convaincre les autorités ukrainiennes d'annuler ce projet, qui menace les droits humains et l'État de droit, selon lui. Tout comme la rédactrice en chef du principal média ukrainien Ukrainska Pravda, Sevgil Moussaïeva, qui écrit dans une tribune qu'il pourrait s'agir du "début d'une dérive autoritaire".
