Face à la menace d'une frappe nucléaire, le flegme des Ukrainiens : "On ne peut pas avoir peur d'une menace mortelle pendant plus de six mois"
À nouveau confrontés aux menaces de frappe nucléaire de Vladimir Poutine, les Ukrainiens se montrent indifférents, épuisés par la guerre et les bombardements quotidiens qui touchent toutes les régions du pays.
- Publié le 06-12-2024 à 10h47
- Mis à jour le 06-12-2024 à 13h42

"Si je suis au cœur de l'explosion nucléaire, rien ne m'aidera. Si je suis dans la zone grise – et j'habite sur la rive gauche de Kyiv à environ 10 km du centre – je devrai respecter le protocole", se rassure la pétillante Olena. Depuis le début de l'invasion en 2022, cette spécialiste en marketing et psychothérapeute débutante a eu l'occasion de recevoir à plusieurs reprises les instructions à suivre en cas de frappe nucléaire russe. Ces conseils sont en effet relayés de multiples manières au sein de la société ukrainienne, notamment via de nombreuses publications sur les réseaux sociaux. Difficile d'y échapper dans un pays qui fait face aux menacées répétées de Vladimir Poutine de recourir à l'arme atomique.
Alors que les parents d'Olena refusent de quitter Kharkiv, elle ne se résout pas à leur rendre visite, considérant cette ville comme une "zone rouge" comparée à Kyiv, où elle s'est installée aujourd'hui. À plusieurs reprises, sa valise était prête, mais de nouvelles frappes meurtrières sur Kharkiv ont ébranlé sa volonté et elle a préféré ne pas s'exposer davantage au danger. Celui-ci est présent partout dans un pays en guerre, mais à des degrés divers.
Des préparatifs au cas où…
Olena a pourtant fait des préparatifs pour une éventuelle frappe nucléaire sur Kyiv. Les consignes des autorités imposent de rester cloîtré pendant trois jours et de boucher les ouvertures par lesquelles l'air peut s'infiltrer. Olena a commandé un lot de fruits en conserve, des allumettes, un imperméable et des gants jetables, ainsi que du ruban adhésif pour sceller les fenêtres. Sur le site Rozetka, elle a trouvé une radio à piles en cas de longue coupure de courant et veille à toujours avoir au moins quatre bouteilles d'eau de 20 litres à la maison. L'iodure de potassium, conseillé par certains, selon Olena, est à prendre "seulement par les personnes de moins de 40 ans".
Le 19 novembre, le président russe Vladimir Poutine a annoncé une modification de la doctrine nucléaire de la Russie, assouplissant les conditions de recours aux armes nucléaires. Le 21 novembre, la ville de Dnipro, au centre du pays, était la cible d'un nouveau missile balistique baptisé Orechnik, conçu pour emporter des têtes nucléaires. Un avertissement très clair qui a inquiété les capitales occidentales, alors que plusieurs d'entre elles – dont les États-Unis – venaient d'annoncer la fermeture de leur ambassade.
Du bluff pour effrayer les Occidentaux ?
Selon l'Institute for the Study of War, la tactique du Kremlin vise avant tout "à influencer la prise de décision occidentale en faveur de la Russie" alors que l'on évoque des négociations futures sur la résolution de la guerre en Ukraine. Serhiy Foursa, un analyste financier ukrainien, partage cette lecture : "Les Russes ont effectivement frappé Dnipro avec un missile intercontinental, mais ils visaient les cerveaux des habitants de l'Occident. C'est la raison principale de la frappe". À savoir effrayer les alliés occidentaux en agitant le spectre d'une guerre nucléaire pour les pousser à réduire leur aide à l'Ukraine.
De leur côté, les Ukrainiens restent pragmatiques. Face à cette pression grandissante, ils construisent des écoles souterraines et des abris antinucléaires. "Je pense qu'il s'agit de menaces creuses en vue des négociations. Les Russes jettent toutes leurs ressources dans la bataille, en bombardant les villes autant que possible. Mais personne ne croit à une frappe nucléaire, car personne n'abandonnera l'Ukraine après une telle frappe, qui pourrait en outre mettre fin aux relations russes avec la Chine", juge Dmytro, ambulancier et instructeur de médecine tactique dans l'armée. Il a néanmoins conseillé à ses filles, qui vivent dans des buildings, de quitter Kyiv provisoirement.
Une placidité relative face à la menace
L'intensité des bombardements russes s'est accrue ces dernières semaines, frappant plusieurs régions du pays. Selon l'armée ukrainienne, entre août et octobre 2024, la Russie a lancé 4 300 drones sur l'Ukraine, un record depuis le début de l'invasion, et d'autres attaques massives sont attendues en ce mois de décembre.
Dans cette guerre des nerfs, les Ukrainiens ont acquis un flegme relatif. Les mèmes moquant la menace nucléaire fleurissent ainsi sur les réseaux sociaux, l'humour servant d'échappatoire pour évacuer les angoisses. L'épouvantail a déjà été agité "six mois avant l'invasion", philosophe Vika, une Ukrainienne âgée de 39 ans. "Nous avons alors fait des provisions et des réserves d'eau à la maison. Nous avons eu très peur mais on ne peut pas avoir peur d'une menace mortelle pendant plus de six mois. Le corps humain n'est pas conçu pour cela".

