Keith Kellogg est-il écarté au profit de Steve Witkoff ? "Sa position plus favorable à l'Ukraine gêne peut-être un peu l'équipe rapprochée de Trump"
Alors que les États-Unis tentent de peser dans la résolution du conflit entre l'Ukraine et la Russie, quel est le rôle de Keith Kellogg, envoyé spécial nommé par Donald Trump ?

- Publié le 19-08-2025 à 22h40
- Mis à jour le 20-08-2025 à 20h42

Donald Trump a multiplié les rencontres diplomatiques tant avec les Russes que les Ukrainiens. Pour ce faire, le président américain s'entoure des conseillers en lesquels il a une confiance absolue. Mais Keith Kellogg, pourtant nommé envoyé spécial des États-Unis pour l'Ukraine et la Russie, ne semble pas occuper un rôle de premier plan dans ses tractations diplomatiques. Des rumeurs prétendent même qu'il est écarté des négociations. C'est donc Steve Witkoff, émissaire pour le Moyen-Orient, qui a rencontré Vladimir Poutine à Moscou au début du mois et accompagnait Donald Trump lors de leur rencontre en Alaska vendredi dernier.
Serge Jaumain, professeur d'histoire contemporaine à l'ULB et spécialiste des États-Unis, nous livre son analyse.
Pourquoi Keith Kellogg semble être écarté des discussions diplomatiques des États-Unis dans le cadre de la guerre en Ukraine, notamment "au profit" de M. Witkoff ?
Il y a plusieurs éléments. Witkoff est vraiment un ami de Donald Trump. C'est quelqu'un de très proche de lui, à qui il fait extrêmement confiance. La particularité, c'est que c'est un promoteur immobilier. Il s'est initié à la diplomatie il y a à peine quelques mois. Mais la particularité dans l'équipe de Trump, c'est que la confiance est l'une des priorités les plus importantes.
On essaie d'imaginer ce que doit donner une rencontre entre les représentants russes et Witkoff. On se dit que ça doit être très particulier. Pour les Russes, on a des équipes de personnes qui sont à la fois aux affaires étrangères, mais aussi dans le domaine militaire – à commencer par Poutine- qui sont de redoutables négociateurs, qui sont en lien avec les États-Unis depuis très longtemps. Et de l'autre côté, on a vraiment un apprenti. Witkoff ne s'est pas trop mal débrouillé honnêtement. Mais globalement jusqu'ici, les Russes l'ont mené en bateau à plusieurs reprises.
Il est vraiment un fidèle des fidèles. La particularité de l'équipe de Trump est que ce sont des gens hyper loyaux et ils sont là essentiellement pour ça. Leur capacité, leurs qualités viennent après. Aujourd'hui autour de Trump, il n'y a personne qui a vraiment l'étoffe d'un diplomate ou qui a une quelconque expérience en matière diplomatique, c'est quand même assez inquiétant.
Pourquoi mettre de côté Kellogg et ne pas nommer directement Witkoff en tant qu'émissaire spécial pour l'Ukraine et la Russie ?
La particularité de Keith Kellogg est qu'il n'a pas une grande expérience comme diplomate mais c'est un militaire. Il a une vraie carrière militaire, c'est quelqu'un qui connaît bien les conflits armés, et qui, de ce point de vue, peut donner un certain nombre de conseils. C'est un premier élément qui explique la place qu'il a. Il est tout de même assez proche de Donald Trump.
Deuxièmement, il était déjà dans la première équipe de Trump, même s'il n'était pas à un poste très visible. Trump a décidé de continuer à lui faire confiance. Il a toujours été très prudent dans ses critiques à l'égard de Donald Trump.
Mais la particularité est que c'est un militaire qui regarde la situation d'un point de vue de militaire et qui comprend assez clairement le fait que la Russie est l'agresseur. Sa position est tout de même plus favorable à l'Ukraine que ce que Trump dit globalement. On peut donc penser que ça gêne peut-être un petit peu l'équipe rapprochée de Donald Trump. C'est peut-être un des éléments qui expliquent le fait qu'il soit parfois écarté. Lorsqu'il y a eu les rencontres en Arabie saoudite, il n'en a pas fait partie, alors que c'était probablement le plus qualifié, parce que les autres personnes autour de la table n'avaient aucune qualification et aucune expérience.
Mais même s'il est un petit peu écarté, il reste — et on l'a vu, il a rencontré Zelensky — un élément important dans l'entourage de Donald Trump, qui a besoin de personnalités comme lui. Il apportera éventuellement un discours un peu différent de celui que Trump souhaite mais qui peut lui être utile. Trump a tout de même besoin de quelques personnes avec une certaine connaissance des dossiers.
Malgré sa position pro-ukrainienne qui le met parfois à l'écart, Keith Kellogg garde néanmoins une grande importance au niveau de la stratégie de la Maison Blanche et de Donald Trump ?
C'est évidemment toujours difficile avec Donald Trump de savoir qui l'influence. On dit parfois que c'est le dernier qui l'a rencontré. Mais la particularité avec Donald Trump, c'est au moins sa franchise dans ses relations avec ses subordonnés. Si ce qu'il dit ne plaît pas ou s'il est vraiment en opposition radicale, il le vire immédiatement. Il ne fait pas de quartier de ce point de vue-là. Donc évidemment, Kellogg n'est pas en première ligne parce qu'il est tout de même étiqueté comme n'étant pas trop éloigné des Ukrainiens. Ce serait peut-être plus difficile de l'envoyer en Russie que quelqu'un comme Witkoff qui ne connaît pas grand-chose finalement et qui s'entend très bien avec Poutine.
Kellogg est un militaire et je dirais qu'on ne l'a lui fait pas. Ce n'est donc sans doute pas une bonne idée de l'envoyer face à Poutine. Mais ce qui est intéressant, c'est de voir qu'il rencontre Zelensky. Ça montre tout de même qu'il représente quelque chose.
Keith Kellogg est une personne de l'ombre. C'est pour ça qu'on ne le connaît pas bien. On a peu d'informations sur lui. Mais il est tout de même assez influent même si le premier cercle de Donald Trump a tendance à le mettre de temps en temps sur le côté. Il reste quelqu'un qui s'impose par sa connaissance des aspects militaires.
Pensez-vous qu'il s'agisse d'un bon choix d'envoyer quelqu'un de peut-être moins compétent à sa place, par peur qu'il ait un parti pris ?
Généralement, dans toutes les équipes présidentielles, on préfère avoir les personnes les plus compétentes surtout sur des dossiers aussi délicats. Je n'ai pas à porter un jugement sur ce que fait Donald Trump. Mais l'habitude, c'est tout de même d'envoyer des diplomates chevronnés. Mais il faut se rendre compte que Donald Trump a un peu fait le vide autour de lui.
Face à des personnalités comme Poutine et son équipe, je pense que ce serait tout de même mieux d'avoir des gens qui connaissent parfaitement les dossiers. Avec ce qui vient de se passer en Alaska, on a eu beaucoup de remue-ménage et puis finalement, il ne se passe pas grand-chose. On se demande un peu à quoi tout cela a servi.
Quand on voit le ministre des Affaires étrangères russe Sergei Lavrov, il est là depuis près de 20 ans, il a été ambassadeur aux États-Unis, il connaît sur le bout des doigts les Américains. Et de l'autre côté, on a des personnes qui ont peu de qualités. Je pense donc que c'est tout de même intéressant pour Trump de garder quelqu'un comme Kellogg. Le fait que Trump lui fasse tout de même confiance et le garde dans son équipe montre qu'il se rend compte de l'importance d'avoir quelqu'un avec cette expérience militaire, et qui par ailleurs est un républicain qui a toujours été très proche de Donald Trump.
Steve Witkoff, qui est déjà émissaire au Moyen-Orient, peut-il assumer cette charge supplémentaire en devant faire le tampon entre Moscou et Washington ?
Il faut qu'il y ait quelqu'un qui le fasse. Sa particularité, c'est d'avoir la confiance de Donald Trump. C'est un élément absolument essentiel aujourd'hui.
Il faut aussi être honnête, jusqu'à présent, il n'a pas fait des erreurs monumentales. Mais on ne peut pas dire non plus que son bilan soit extraordinairement positif. Mais pour le moment, il a pu gérer les choses. Mais je trouve que c'est tout de même étonnant de le mettre face à quelqu'un comme Poutine. Sur le plan diplomatique, le sommet en Alaska est une victoire sur toute la ligne pour Poutine, qui a fait exactement ce qu'il voulait et qui est très très content des résultats. De l'autre côté, Donald Trump n'a pas obtenu grand-chose et peut-être que c'était lié aux négociations qui ont précédé et à la personne qui les a menées.
