"Je suis toujours frappé de voir à quel point les Russes ont peur"
Paul Gogo, correspondant de La Libre en Russie, compile ses invraisemblables expériences de reportage et d'autres récits marquants de l'histoire russe contemporaine dans "Moscou Parano".
- Publié le 13-03-2026 à 11h45
- Mis à jour le 13-03-2026 à 13h08

Après avoir passé neuf ans à arpenter la Russie comme correspondant pour La Libre, Paul Gogo publie un "livre d'adieu" à Moscou (** Moscou Parano, 11 mars, éd du Rocher). Un ensemble de récits tantôt touchants, tantôt effrayants, toujours surréalistes et pourtant bien réels, plongeant le lecteur dans le quotidien troublé des Russes. On y croise de jeunes soldats, quantité de baboushkas, un passager de Transsibérien ivre mort, un Vladimir Poutine amateur de danseuses exotiques et d'innombrables agents du FSB plus ou moins discrets. Rencontre.
Pourquoi ce "livre d'adieu" ?
J'ai souvent le sentiment que les gens ne connaissent pas bien nos conditions de vie et de travail à Moscou. La Russie est un pays coupé du monde. On a perdu quasiment tous nos confrères journalistes, qui se sont fait expulser ou ont décidé de quitter le pays avant de l'être. Quand on essaie de parler aux gens, ils ne répondent pas toujours, voire rarement. On vit dans la solitude entre les coups de pression des autorités, les difficultés administratives et le risque de finir en prison. La situation devient à ce point invivable que je ne sais pas si je travaillerai encore en Russie, alors ce livre a un côté "dernier voyage".
En quoi le contact avec les Russes est-il de plus en plus compliqué ?
Je suis toujours frappé de voir à quel point les Russes ont peur. Quand un étranger vient poser des questions, même les plus poutinophiles des citoyens ne savent pas s'ils ont le droit de répondre ou non, parce qu'on leur a expliqué que les étrangers étaient tous des espions et que leur parler pouvait mener en prison. Or, comme tout est à peu près considéré comme une critique de la guerre depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, les gens se sont radicalisés d'eux-mêmes. Ils ne nous disent plus rien ou alors de manière détournée. Il faut comprendre ce qui n'est pas dit, ce qui est insinué, et à chaque fois, la porte se referme quand les choses commencent à devenir intéressantes.
La plupart des Russes subissent la loi du Kremlin selon vous, comment expliquer qu'ils continuent à jouer le jeu ?
Ils ont développé une forme de résilience incassable, un côté "on a traversé énormément de moments difficiles, on reste soudés et on s'en sortira". La fierté nationale prime sur tout, mais la guerre en Ukraine reste un conflit fratricide, moins clair qu'il n'y paraît. La mentalité du moment, c'est un peu : "On protège la patrie parce qu'on est en guerre et on fera les critiques après. On ferme les yeux en attendant des jours meilleurs. Évidemment, quand les jours meilleurs arriveront le Kremlin aura tellement cadenassé la société, le contrôle des médias et internet, que les critiques ne pourront plus sortir".
Détail intéressant, les Russes sont conscients qu'on leur sert de la propagande… Et considèrent qu'il en va de même partout dans le monde…
Oui, il y a clairement l'idée que partout dans le monde, un journaliste est soumis à son gouvernement. C'est une vraie conviction chez eux. Je rencontre d'ailleurs assez souvent des individus qui me disent : "Quand vous rentrerez en France allez dire telle ou telle chose à Emmanuel Macron" (rires). En tant que journaliste étranger, je suis forcément téléguidé par les puissants de mon pays. Le résultat c'est que les Russes sont convaincus que tout n'est que propagande contre propagande, et que même s'ils savent qu'on leur raconte n'importe quoi, il vaut mieux écouter son n'importe quoi que celui de l'ennemi.
Le FSB (ex-KGB) est omniprésent dans ce livre, comme dans les rues ?
Dès qu'on prend un train, un taxi ou un avion, le FSB (les services de renseignement) le sait et nous suit. Tous les journalistes ont cela à l'esprit quand ils se déplacent en Russie. Un jour, pour les titiller, je suis parti deux jours à Rostov (sud) en laissant mes téléphones à Moscou avec la géolocalisation allumée. Le troisième jour, je me suis volontairement dévoilé en commandant un taxi à Rostov. En sortant du lieu où je me rendais pour faire mon reportage, quelqu'un est s'est immédiatement approché de moi et a commencé à me filmer avec son téléphone, sans dire un mot. Quand je lui ai demandé son identité, il est monté dans le premier bus qui passait et a disparu. C'est une technique classique du FSB. Il y a un aspect humain, un côté un peu amateur parfois et on connaît leurs petites règles. Dès qu'un agent est repéré, par exemple, il doit renoncer à sa filature et être remplacé. Si vous allez lui parler, il doit faire demi-tour sans dire un mot et un "collègue" à lui prend sa place. Donc, si vous les repérez et que vous leur adressez la parole à chaque fois, vous pouvez vous amuser à vider un commissariat local en quelques heures.
Vous revenez également sur l'incroyable histoire du "sucre de Riazan". L'implication des services secrets dans la vague d'attentats imputés à des séparatistes tchétchènes fin des années 1990 est donc avérée ?
En Europe, on ne se poserait même pas la question. Il est évidemment inconcevable qu'un gouvernement soit derrière une vague d'attentats. Mais en Russie, c'est une option. Je ne serais pas du tout surpris qu'en ouvrant les archives du FSB, on découvre que les services secrets sont effectivement derrière la vague d'attentats qui a frappé la Russie fin des années 90. À Riazan en juillet 1999, un citoyen qui rentrait chez lui est tombé sur des hommes qui déchargeaient des sacs suspects dans la cave de son bâtiment. La Russie subissait une vague d'attentats à l'époque, tout le pays était en pleine psychose. Alors il a directement appelé la police qui a détecté la présence d'explosifs dans les sacs, et a interpellé les hommes… qui n'étaient autres que des agents du FSB. L'information est sortie et dans une spectaculaire tentative de reprendre le contrôle du récit, le FSB a indiqué qu'il s'agissait d'un "exercice". Les sacs ne contenaient pas des explosifs mais du sucre, et cet honnête citoyen – érigé en héros pour avoir "réussi le test" de vigilance des autorités – a "parfaitement réagi". Mais le fait est que de l'explosif a bien été détecté dans les sacs par les policiers locaux. Il est donc permis de se demander dans quelle mesure les autorités russes n'ont pas réellement poursuivi l'objectif de créer de l'instabilité politique. Instabilité qui a parfaitement servi les intérêts… de Vladimir Poutine et son célèbre "nous irons les buter jusque dans les chiottes" adressé aux séparatistes tchétchènes qui étaient théoriquement derrière ces attaques.

