"L'erreur d'Israël a été de ne pas voir la toxicité du Hamas et de l'islam politique"
Pensant affaiblir le Fatah, les Israéliens ont renforcé le Hamas, estime le politologue Mohamed Sifaoui.
- Publié le 29-10-2024 à 13h41

Depuis 1987, date de sa naissance dans la bande de Gaza, le Hamas a construit son dogme autour d'un objectif précis : détruire Israël. Journaliste et politologue, Mohamed Sifaoui a passé trente ans de sa carrière à étudier les organisations liées à la mouvance islamiste, djihadiste en particulier. À travers son ouvrage Hamas (Éditions du Rocher), il se plonge dans les rouages idéologiques de ce mouvement central de la politique palestinienne. Celui qui a mené, le 7 octobre 2023, l'opération la plus meurtrière de l'histoire d'Israël.
Durant toute la première partie de votre livre, vous vous intéressez à la figure du cheikh Ahmed Yassine, le fondateur et guide spirituel du Hamas. Diriez-vous que le mouvement est le reflet de sa pensée encore aujourd'hui ?
Plus que jamais. Le cheikh Yassine s'est inscrit dans la continuité de la pensée des Frères musulmans, qu'il a lui-même théorisée. Les dirigeants contemporains du Hamas (Ismaïl Haniyeh, Yahya Sinouar et Khaled Mechaal) sont des "Yassine boys", un groupe de jeunes agglutinés autour du cheikh et ayant grandi sous son aile. Il a conçu leur formation idéologique. Depuis sa création, il n'y a pas eu de changements majeurs au sein du Hamas, mais des adaptations. Mais si le mode de fonctionnement de la mouvance gazaouie a changé durant les précédentes décennies, il n'en demeure pas moins que le Hamas est resté sur sa doctrine initiale. Elle repose sur trois idées : d'abord, elle veut instaurer une théocratie, une République islamique ; ensuite, elle ne reconnaît pas le système démocratique ; enfin, elle veut détruire Israël. Sur ces trois éléments, jamais le Hamas n'a bougé. Les divergences au sein du groupe armé portent sur la politique, pas sur l'idéologie. C'est pourquoi il serait fou de considérer qu'une telle mouvance peut changer ou s'éloigner de ses objectifs initiaux.
Vous tordez le cou à la théorie selon laquelle les Israéliens auraient créé et financé le Hamas. Pour vous, c'est plutôt le manque de discernement de Tel-Aviv qui a fait du groupe armé ce qu'il est aujourd'hui. Peut-on dire que la situation actuelle a notamment été causée par l'échec des Israéliens à considérer leur ennemi ?
Oui, il y a de ça. Je pense que les spécialistes israéliens n'ont pas accordé ce respect nécessaire qu'on doit à son ennemi pour mieux l'étudier. Ils les pensaient incapables d'atteindre ce niveau de férocité. Il ne faut pas oublier que le Hamas est né dans les années 1980 : à ce moment-là, plusieurs puissances occidentales misaient sur l'islam politique afin d'affaiblir les camps nationalistes proches de l'URSS. Par exemple, les Américains, Français et Britanniques ont misé sur les moudjahidines en Afghanistan pour tenir tête à Moscou. Évidemment, les Israéliens, qui ont un raisonnement occidental, ont fait exactement la même chose : ils ont laissé s'émanciper l'islam politique, pensant affaiblir le Fatah et l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Comme l'ont fait tous les Occidentaux, l'erreur d'Israël a été de ne pas voir la toxicité du Hamas et de l'islam politique.
Quel a été le réel objectif stratégique de la Chambre des opérations, ce centre de décision et de préparation, composé de douze factions palestiniennes différentes, lors de l'attaque du 7 octobre 2023 ?
Au total, seules quatre personnes ont toujours été au courant de l'opération : Yahya Sinouar, Mohammed Sinouar, Mohammed Deïf et Marwan Issa (NdlR : le commandant adjoint de la branche armée du Hamas à Gaza). Ensemble, ils ont construit cette attaque pour faire mal partout : taper l'image d'Israël et l'isoler politiquement et diplomatiquement ; faire disparaître le mythe d'un service de sécurité israélien infaillible et de l'inviolabilité de "l'État refuge" ; et introduire le doute dans la société israélienne. Ils savaient depuis longtemps comment créer les conditions du démantèlement d'Israël. Ce n'était pas le fait du hasard, car Yahya Sinouar a étudié en profondeur l'ensemble de la société israélienne pendant ses longues années de détention. Il voulait une confrontation directe et totale. En choisissant ce mode opératoire gigantesque, il voulait affecter psychologiquement son ennemi. Et à partir de ce choc, fixer les clivages entre les démocraties s'alliant à Israël (mais peut-être pas leurs opinions publiques ; c'est ce qui est en train de se passer) et les ennemis de l'État hébreu, afin que ces derniers puissent se liguer autour de sa destruction. Ce qu'il a en partie réussi. D'où le terme de "Déluge d'Al Aqsa" utilisé pour nommer l'opération : Sinouar voulait que "l'eau prenne" et qu'Israël se retrouve submergé par des actions terroristes venant de divers fronts.
Lors de l'organisation de son opération "Déluge d'Al Aqsa", le Hamas pouvait-il s'attendre à une riposte de cette envergure par Israël ?
La première chose qui les a surpris, c'est que la réaction israélienne a été très violente dès le premier jour. Selon moi, ils ne s'attendaient pas à ce niveau d'intensité. Mais, surtout, ils pensaient qu'Israël allait suivre sa politique traditionnelle au sujet des otages. L'enlèvement de 251 Israéliens était la pierre angulaire de leur stratégie, car la doctrine israélienne a toujours été de négocier le sauvetage de ses citoyens, même au prix de la libération de prisonniers ennemis. Mais lorsqu'un pays se bat pour son existence, il change radicalement de politique et vise avant toute chose à supprimer définitivement son ennemi.
On vous décrit parfois comme un personnage controversé : opposant acharné aux islamistes et fort soutien à Israël, pour certains à la défaveur du monde musulman. Comment le prenez-vous ?
De toute ma carrière, je n'ai fait que militer contre les extrêmes, et j'ai toujours soutenu les démocraties et les valeurs universelles. Sur Israël, la chose est très simple : c'est le seul État au monde qui vit une situation conflictuelle dans laquelle il risque son existence. Aujourd'hui, il est dirigé par un groupe de responsables politiques que je n'ai eu de cesse de critiquer. Et une partie de ce groupe est d'extrême droite, une idéologie que je n'ai eu de cesse de condamner. Est-ce que j'ai critiqué le gouvernement israélien ? Oui. Mais est-ce que je veux la disparition d'Israël ? Non. Je n'ai pas une fascination totale et un lien indéfectible avec l'État hébreu, j'ai un lien de principe. Quelle que soit la légitimité de plusieurs des revendications des Palestiniens, je n'oublie pas qu'ils sont dirigés par une organisation terroriste, et je pense que l'islam politique relève du totalitarisme. A contrario, quelles que soient les critiques que l'on doit formuler à l'égard du gouvernement de Benjamin Netanyahou, je n'oublie pas que ce pays est une démocratie et qu'il ne mérite pas d'être démantelé ou détruit.

