L'interview surréelle de trois otages israéliens, avant leur libération par le Hamas, suscite une vague de colère: "Effrayante"
Emaciés et affaiblis, Elie Sharabi, Ohad Ben-Ami et Or Levy rentrent chez eux, ce samedi 8 février, dans un pays divisé et une trêve fragilisée.
- Publié le 10-02-2025 à 10h26
- Mis à jour le 11-02-2025 à 08h58

Pour la cinquième triste cérémonie de remise des otages israéliens à la Croix-Rouge, à Gaza, ce samedi 8 février, le lieu n'a peut-être pas été choisi au hasard, dans un endroit où les bâtiments ont tenu debout, qui a échappé aux opérations terrestres de l'armée israélienne. Le message écrit en hébreu en grand sur la banderole en fond de scène – "Nous sommes le déluge, nous sommes le jour d'après" – était sans nul doute adressé au président Trump, et ses projets hôteliers dans l'enclave, et au Premier ministre israélien, qui a toujours entretenu le flou sur le futur politique de Gaza. Benyamin Nétanyahou, lui, a rallongé sa visite d'Etat aux Etats-Unis pour passer le week-end dans un hôtel de luxe à Washington, avec sa femme et son fils, tous les deux retranchés à Miami. Cela n'a pas amélioré sa réputation auprès d'un public israélien choqué par l'apparence des trois hommes qui sont sortis, après une longue attente, d'un pick-up blanc identique à ceux utilisés pendant l'attaque du 7 octobre 2023.
Il y eut d'abord Ohad Ben-Ami, puis Elie Sharabi, tous les deux la cinquantaine, pris dans le kibboutz martyrisé de Beeri, et enfin Or Levy, 34 ans, rescapé de la rave de Nova, où sa femme a été tuée. Il a retrouvé son fils Almog, 3 ans, confié à ses grands-parents. "Papa, tu es parti longtemps", lui aurait dit l'enfant au moment des retrouvailles. Elie Sharabi ne reverra pas sa famille : son épouse Lianne, et leurs deux filles, Noiya, 16 ans, et Yahel, 13 ans, ont été tuées dans l'attaque du 7 Octobre.
Leur première apparition a été un choc. Autour d'eux, le bal a continué, la signature des certificats de libération entre le Hamas et le CICR, les applaudissements de la modeste foule. Seule dérogation, une interview surréelle, en direct, des trois captifs par un officier des brigades Al-Qassam. Difficile de comprendre qui donnera crédit aux remerciements murmurés par ces silhouettes décharnées, à leurs appels à la fin des combats. Quel contraste entre les portraits placardés sur tous les murs depuis seize mois, visages heureux et vivaces, et ces premières images de corps émaciés. "Ces images montrent au monde entier l'effrayante réalité de chaque otage encore retenu dans Gaza, dit un communiqué du Forum représentant les familles. Elles évoquent la libération des camps en 1945." A l'issue des premiers examens, l'équipe médicale de suivi a confirmé que les trois hommes souffraient de malnutrition aiguë, et avaient perdu beaucoup de poids – mais se disait soulagée de les voir marcher, "debout et fiers".
Colère contre les Gazaouis
Benyamin Nétanyahou, lui, a promis des "actions", sans préciser leur nature, pour protester contre la condition physique des otages libérés. La trêve médiatique du Shabbat, respectée en particulier par les voix religieuses les plus radicales, aura sans doute assourdi les récriminations les plus violentes. Mais le public israélien n'est pas immunisé contre ces opérations de communication du Hamas : beaucoup de commentateurs, dans la rue comme sur les ondes, ont exprimé leur colère contre les civils gazaouis. "Je les ai entendus applaudir quand Elie Sharabi a dit que son frère était mort en captivité", a témoigné, dégoûtée, une journaliste à la radio. Et contre le CICR aussi, accusé depuis le début de ne pas en avoir fait assez pour les otages, comme si l'organisation avait des pouvoirs de persuasion sur une organisation politico-militaire que même les Israéliens n'arrivent pas à briser.
En voyant ces trois hommes visiblement marqués par la détention, survivants d'un calvaire, l'imagination de ceux qui ont suivi les échanges occasionnés par cette trêve ne peut pas s'empêcher de se tourner vers les prisonniers palestiniens. Ce sont là aussi des hommes marqués qui descendent des bus hebdomadaires, et témoignent tous de conditions de détention déplorables, de surpopulation, de manque de nourriture et de médicaments. Ils ont perdu 15, 20 kilos, parfois plus. Eux non plus n'ont pas reçu de visites de la Croix-Rouge. Il n'y a pas de comparaison possible des peines, seulement d'inadéquats parallèles de déshumanisation. Sous le regard de l'autre, tous les otages israéliens se transforment en "soldats", tous les prisonniers palestiniens sont forcément des "terroristes". L'arrêt des combats, pragmatique et dépolitisé, n'a aucun effet de déradicalisation.
Délai de livraison
L'armée israélienne a publié en milieu d'après-midi, samedi, les premières images de réunification entre les otages et leurs familles. Les pleurs de joie d'Ohad Ben-Ami dans les bras de sa femme, en visio avec sa famille, ne font que renforcer le besoin, pour la société israélienne de "tous les ramener", comme le répète, inlassablement, une grande partie des personnalités publiques. Mais le cessez-le-feu est fragile : samedi, Tsahal a confirmé avoir frappé un dépôt de munition du Hamas en Syrie. C'était peut-être en réponse au délai de livraison de la liste des otages devant être libérés, arrivée vendredi soir, avec plusieurs heures de retard. Mais selon le Hamas, les protocoles de livraison d'aide humanitaire ne sont pas respectés par Tsahal.
La délégation israélienne s'est envolée samedi vers le Qatar, pour discuter de la deuxième phase de la trêve, mais sans mandat clair de la part du gouvernement, qui n'arrivera sans doute qu'à l'issue du premier Conseil des ministres, lundi. A Gaza, les civils craignent que les déclarations américaines, le jusqu'au-boutisme israélien et les calculs politiques du Hamas ne mènent à un retour de la guerre, un pessimisme partagé par la communauté diplomatique.
