Guerre Israël-Hamas: "La mise en scène grotesque lors de la libération des otages m'a frappé"
Entre attaques frontales et négociations en coulisses, le groupe islamiste et Tsahal s'affrontent dans une guerre des nerfs, explique le chercheur David Khalfa.
- Publié le 27-11-2023 à 10h36
- Mis à jour le 27-11-2023 à 11h01

Pour David Khalfa, spécialiste du Proche-Orient à la Fondation Jean-Jaurès, le Hamas et Israël se livrent une véritable guerre psychologique en parallèle de la trêve, sans pour autant la remettre en cause.
Comment expliquer l'attitude du Hamas, samedi, lorsqu'ils ont suspendu la libération des otages ?
C'est tout simplement lié à ce qu'incarne la prise d'otages pour les organisations terroristes, c'est-à-dire essentiellement une monnaie d'échange pour servir des objectifs politiques. S'agissant du Hamas, le premier objectif, c'est d'imposer par l'horreur et le chantage leur vision du monde, d'installer et de distiller la peur au sein de la société israélienne. Une manière de prolonger l'impact des attaques terroristes du 7 octobre. En installant ce sentiment d'incertitude à la fois sur le déroulé, sur le profil des otages que l'organisation s'apprête à libérer, sur le timing de leur libération, ça crée une espèce de halo d'incertitude qui trouve un écho avec le traitement médiatique en feuilleton. L'idée, c'est de créer un sentiment permanent d'anxiété. Ce qu'ambitionne de faire le Hamas, c'est d'accentuer la fracture entre la population civile israélienne et son gouvernement qui est déjà fragilisé, avec un Premier ministre qui incarne la débâcle du 7 octobre.
Le deuxième aspect, c'est que le Hamas utilise ces libérations comme un levier sur Israël pour limiter sa pression, entraver ses marges de manœuvre militaires. Il y a a minima une volonté de gagner du temps pour se réorganiser face aux assauts de l'armée israélienne qui ont affaibli le mouvement islamiste. En optant pour cette stratégie de libération au compte-gouttes, le Hamas espère par ailleurs transformer la trêve en cessez-le-feu en bonne et due forme. Etaler ces libérations sur plusieurs jours, avec la possibilité de proroger la trêve – vraisemblablement, on ira au-delà des quatre jours qui ont été agréés par le Hamas et Israël –, lui permet aussi de marquer des points vis-à-vis du Fatah de Mahmoud Abbas. Ce qui m'a frappé samedi, ce sont les scènes de liesse en Cisjordanie avec des drapeaux du Hamas qui témoignent d'une présence publique assumée qu'on n'avait pas vu depuis la seconde intifada. Il s'agit ce faisant pour le Hamas de transformer les massacres du 7 octobre en victoire politique.
Le troisième élément, c'est une volonté de réhumaniser quelque peu l'organisation après la stratégie de communication par l'horreur de l'attaque terroriste qui avait été retransmise en direct via des caméras GoPro, et qui a aliéné un grand nombre de soutiens d'organisations islamistes, aussi bien du côté des pays occidentaux que du côté des pays arabes. Ce qui m'a frappé dans les images de libérations, ce sont les miliciens qui accompagnaient les otages en leur serrant la main, en leur disant au revoir. Cette mise en scène grotesque est étudiée et vise à présenter un visage de l'organisation plus avenant.
Comment analyser la rhétorique très guerrière de l'armée israélienne alors qu'Israël pousse en même temps pour la libération des otages ?
C'est une communication de guerre assez classique : on montre les muscles. Il ne faut pas oublier que dans ce genre de négociation, en particulier face à un ennemi hybride, les démocraties font face à un dilemme. En général, les régimes autoritaires ne négocient pas : leur priorité, c'est la neutralisation des terroristes quels que soient le coût et les moyens déployés. Et ça prime sur la vie des otages et donc sur leur éventuelle libération. Les démocraties, elles, sont prises dans les mailles d'un dilemme : soit vous créez un précédent en vous rendant au chantage des preneurs d'otages en créant une jurisprudence de la terreur, dont l'objectif ici est de casser le lien de confiance entre l'Etat, qui est le garant de la sécurité, et les citoyens. Choisir la voie de la négociation peut fragiliser l'autorité de l'Etat. Soit, en revanche, elles choisissent la voie de la neutralisation des preneurs d'otages, et c'est le contrat social qui est déchiré.
C'est ce qui a conduit les Israéliens à, d'un côté frapper fort en détruisant systématiquement l'infrastructure politico-militaire dans le nord de la bande de Gaza et de l'autre à négocier très vite, via la médiation qatarie et égyptienne, avec évidemment des pressions en coulisse des Américains. C'est l'idée de dire que les otages sont la priorité. Parce que le 7 octobre, c'est d'abord une débâcle, que le contrat a été déchiré, et qu'il faut rétablir une forme de crédibilité morale de l'appareil d'Etat face aux Israéliens qui se sont sentis abandonnés. Cette volonté du gouvernement s'accompagne d'un langage de fermeté destiné à montrer que le pays ne se rend pas au chantage du Hamas.
Comment les Qataris aident-ils aux négociations ?
En exerçant des pressions très fortes. Pour le Qatar, c'est avant tout une pression financière : ils injectent environ 360 millions de dollars par an à Gaza, c'est absolument considérable, le Hamas est sous perfusion financière du pays. L'image de l'émirat a été écornée après les massacres du 7 octobre. Les dirigeants du Hamas ont fêté le massacre à Doha, alors même que le Qatar accueille la plus grande base militaire américaine du Moyen-Orient. Ils doivent redorer leur blason avec cette trêve.
Tout cela indique plutôt la force de l'accord et de la trêve…
Oui, parce que ça correspond à l'intérêt des deux belligérants. Chacun y trouve son compte. Pour Benyamin Nétanyahou, il faut obtenir la libération des otages parce que son capital politique est quasi nul aujourd'hui. Il est condamné à quitter la scène politique par la petite porte. Il veut être celui qui aura mené l'armée israélienne à la victoire et par ailleurs, qui aura obtenu la libération des otages. C'est la seule carte qui peut jouer aujourd'hui. Côté Hamas, au-delà des objectifs politiques, il s'agit tout simplement de survivre comme organisation politico-militaire dans la bande de Gaza. La trêve leur donne du temps pour remettre la main sur la chaîne de commandement, pour améliorer la communication entre les différents bataillons et brigades régionales.
Les otages, c'est la rançon de la terreur. Les couacs, les rapports de force, les coups de pression vont se multiplier parce que c'est aussi une partie de poker Le Hamas pense être le maître des horloges, et Israël entend lui contester la maîtrise du temps. C'est pour ça que la dimension psycho-sociologique est vraiment essentielle.
